La république des pirates

Jean-Marie Quéméner

 

À ma mer, au sel de sa vie et à ses vagues à l’âme…

 

 

« Homme de fortune et gueux des mers…

Que le vent et les vagues te mènent à la gloire

ou à ta perte, mais toujours en homme libre ! »

Ann Bonny à Yann Kervadec

 

 

Avertissement de l’auteur


Mes personnages ne m’en voudront pas : je les ai piratés. Si j’ai respecté globalement la vie des grands pirates de Providence et certains épisodes de leur « carrière », je me suis permis de prendre la chronologie à l’abordage, de privilégier mon histoire à l’Histoire.

Bref, j’ai hissé le pavillon noir sur les pages qui suivent tout en respectant le navire (Providence et sa « république » ont réellement existé) et ses œuvres vives (la vie des pirates et leurs règles ont été scrupuleusement suivies). Les gens de fortune ne m’en tiendront pas rigueur, que les historiens me fassent la grâce de m’accorder leur pardon.

 

 

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Carnac, fin d’année 1717


La voix tombait dans les graves, alternait chuchotements et éclats, balançait entre français et breton… Elle trébuchait sur les pierres de l’église, glissait sous les vieux bancs en chêne des travées, polis par les ans et des générations de séants de rombières, et revenait se nicher dans une alcôve, près de la chaire. J’en savais la mélodie par cœur. Le recteur de Carnac tenait confesse. Avec une dame. Et si j’en croyais les vocalises développées par celui qui m’avait élevé, l’invitée devait être, au choix, rétive ou très jolie. Peut-être les deux…

Sans doute les deux !

J’optais pour une élégante, farouche juste ce qu’il convenait. L’une de celles que l’on avait vues débarquer de Rennes, chapeaux éparpillés au vent d’ouest, pour un pèlerinage à Sainte-Anne-d’Auray et un détour pour admirer les champs de menhirs, « les dents de la lande », comme les appelait le père Gwenaël. Une autre attraction touristique de mon village, à voir le nombre de femmes qui venaient de Brest à Nantes pour lui rendre visite, lui narrer leurs histoires intimes, recevoir un réconfort spirituel et, le cas échéant, le pardon divin.

Gwenaël parlait en français maintenant, presque sans un mot de chez nous. Un signe : les digues de la bienséance et de la bonne éducation allaient céder. Les confidences se feraient bientôt moins spirituelles… dans un autre lieu. Juste derrière la sacristie, une toute petite pièce étrangement meublée d’un lit, de quelques ouvrages et de peu de chandelles. La sans crucifix sur le mur.

Il en ressortait toujours un brin défait, comme surpris lui-même de l’exploit accompli mais penaud finalement : « La chair est faible, me disait-il alors invariablement, je la raffermis au péril de mon âme. »

Un roucoulement et la voix – désormais très basse – du prêtre en litanie : le « raffermissement » suivait son cours. Tout cela allait me manquer. Il allait me manquer. L’église et ma toute petite chambre, ces pierres froides réchauffées au lichen, les pièges à souris désespérément inoffensifs sur le sol en terre battue, mes draps et leur odeur de sac à voile, cette porte qui semblait laisser passer plus de bruit et de vent fermée qu’ouverte… Tout me manquerait !