La petite maïtresse d'école

Alain Le Ninèze

 

 

 

 

1

 

 

J’avais dix ans lorsque monsieur Latête fut élu Président. Je devinai, sans comprendre pourquoi, que c’était important. Les gens se parlaient à mi-voix, ils s’arrêtaient dans les rues pour discuter en petits groupes. Tout le monde semblait surpris du résultat de cette élection. Monsieur Latête était un candidat peu connu dont personne n’avait prévu la victoire. Il avait fait campagne en promettant de mettre un terme aux attentats qui, depuis quelques années, semaient la terreur dans notre pays. Moi-même, cinq ans auparavant, j’avais perdu mes parents dans un de ces attentats. J’étais alors une petite fille heureuse et, du jour au lendemain, j’avais dû apprendre le sens d’un mot que les gens prononçaient en me regardant tristement : « orpheline »… C’est pourquoi, dans un premier temps, je me suis réjouie de l’élection de ce nouveau Président. Je pensais que, peut-être, il allait retrouver et punir les assassins de mes parents. Je ne pouvais pas imaginer, bien sûr, ce qui allait se passer par la suite.

À peine installé à l’Élysée, monsieur Latête avait pris des mesures énergiques pour restaurer l’ordre. D’abord, il avait rétabli la peine de mort pour les auteurs d’attentats. Puis il l’avait rétablie aussi pour les criminels de droit commun, ensuite pour les gangsters, enfin pour les voleurs. Le nombre des attentats avait baissé aussitôt, et les gens se félicitaient de la sévérité de leur Président même s’ils trouvaient que, peut-être, il allait un peu loin.

C’est dans les mois suivants qu’ils commencèrent à se poser des questions. Car monsieur Latête avait pris encore d’autres décisions très sévères. C’est ainsi, par exemple, que les étrangers avaient été priés de quitter la France. Ceux qui refusaient de partir étaient reconduits de force aux frontières. Certains journaux, du jour au lendemain, furent interdits, ainsi que divers partis politiques. Pour mettre un terme aux critiques qui commençaient à s’élever de partout, monsieur Latête, qui disposait d’une grande fortune, racheta les principales chaînes de télévision. Il renvoya tous les journalistes et y nomma des amis à lui. Grâce à cela, les critiques se calmèrent un peu.

Après avoir accompli toutes ces réformes, le Président s’intéressa à la question de l’enseignement. Et c’est là que les choses se gâtèrent. Les programmes scolaires furent modifiés. Certaines matières furent supprimées, en premier lieu la philosophie. Les cours d’histoire devinrent des cours d’histoire de France. L’éducation physique et sportive fut remplacée par des stages de préparation militaire. Ensuite vinrent d’autres mesures, plus importantes encore. Les écoles juives furent interdites, bientôt suivies, par souci d’équité, par les écoles coraniques. Quant aux écoles catholiques, elles furent sommées de fusionner avec celles de l’État, à cette condition expresse : le catéchisme serait enseigné partout, il deviendrait une matière obligatoire, et une messe en latin serait dite chaque jour dans tous les lycées, collèges et écoles de France. Voilà ce qu’avait décidé notre Président pour le salut moral et spirituel de la jeunesse de notre pays.