La fille au sourire de perles

Clemantine Wamariya ; Elizabeth Weil

 

Je ne savais pas grand-chose au sujet de l’émission que nous allions enregistrer, si ce n’est qu’elle serait en deux parties. La première serait bouleversante : nous allions voir Oprah et Elie Wiesel visitant Auschwitz ; dans la seconde, on présenterait les cinquante lycéens ayant remporté le concours de dissertation organisé par la célèbre présentatrice. Comme les autres lauréats, j’avais rédigé un texte sur le livre d’Elie Wiesel, La Nuit. Dans ce récit déchirant, il racontait comment il avait survécu à la Shoah. Quant à nous, nous devions expliquer pourquoi cette histoire était toujours d’actualité. Face à ce livre, je me sentais désarmée. Je le trouvais captivant, mais il me faisait honte. Wiesel avait trouvé les mots que je n’avais pas su formuler pour décrire les événements de mon enfance.

J’avais dicté ma dissertation à Mme Thomas, dans sa belle maison du Midwest, avec sa pelouse magnifique et son parquet en acajou. Assise devant un vieil ordinateur volumineux qui occupait tout le bureau, elle avait insisté : « Clemantine, tu dois absolument t’inscrire. Je suis sûre que tu vas gagner. » Mme Thomas avait trois enfants, plus moi. Je l’appelais « ma mère américaine », et elle m’appelait « ma fille africaine ». Chaque jour, elle préparait mon pique-nique pour le déjeuner avant de me conduire à l’école.

Dans ma rédaction, j’avais expliqué que si les Rwandais avaient lu La Nuit, ils n’auraient peut-être pas pris la décision de s’entre-tuer.

 

Sur la route vers le centre-ville de Chicago, inévitablement, Claire et moi nous sommes interrogées : « Est-ce que nous sommes vraiment en train de vivre ça ? C’est tellement bizarre. » Ce bref échange ressemblait d’assez près à ceux que nous avions lorsque nous discutions de notre passé. Si nous étions contraintes de l’évoquer, nous disions « la guerre ». Mais en général, nous faisions tout pour éviter le sujet. Aussi, ce jour-là, nous étions si bouleversées par l’émergence de tous nos souvenirs refoulés que, lorsque nous sommes arrivées à l’hôtel et que le groom nous a demandé si nous avions des bagages, nous nous sommes rendu compte que nous avions laissé tous nos vêtements à la maison.

Claire a pris le métro pour retourner dans son appartement, où une amie gardait les enfants : Mariette, qui avait presque dix ans, Freddy, huit ans et Michele, cinq ans. Désorientée, j’ai attendu ma sœur à l’hôtel.

Les studios Harpo nous avaient donné à chacune cent cinquante dollars pour le dîner. C’était plus que ce que Claire recevait mensuellement en bons alimentaires. À son retour, nous avons commandé à manger au room service. Nous nous sommes réveillées à 4 heures du matin et avons passé des heures à nous préparer.

 

Plus tard, les producteurs de l’émission nous ont emmenées dans l’immense studio d’enregistrement. Oprah était installée sur scène dans une causeuse blanche, à côté d’un Elie Wiesel vieux et fatigué, assis dans un fauteuil blanc moelleux. Il était vivant, vieux mais vivant, ce qui signifiait énormément à mes yeux. Il ne cessait d’observer le public, comme s’il avait plein de choses à dire mais manquait de temps pour le faire.