La demoiselle d'Avignon est de retour

Hebrard, Frederique; Velle, Louis

 

 

 

 

 

 

Il était une fois

la Demoiselle d'Avignon

 

 

 

Koba… Il fallait qu'elle revienne vers vous… car, si nous avons écrit son histoire, c'est vous qui en avez assuré le succès.

Vous qui, depuis plus de quarante ans, n'avez cessé de nous dire :

— Avec la Demoiselle d'Avignon, vous avez vécu un véritable conte de fées !

Vous qui aviez raison, car il ne faut jamais oublier que la féerie commence toujours par les épreuves et les maléfices, et que le baiser du Prince et le réveil de la Princesse n'arrivent que quand tout semble perdu.

C'est la règle et nous n'y avons point dérogé puisque notre Demoiselle faillit ne jamais voir le jour.

Mais heureusement, comme dans tout conte de fées, nous avions un talisman : la lettre qu'une vieille dame nous avait envoyée après le passage de Comment ne pas épouser un milliardaire, notre premier feuilleton. Elle nous disait :

« Dépêchez-vous de m'écrire une nouvelle histoire ! J'ai quatre-vingt-neuf ans passés ! Ne soyez pas paresseux ! »

Impossible de décevoir la vieille dame. Alors nous nous sommes mis au travail et, un beau jour, le talisman nous emmena acheter des nouilles dans un supermarché de Poissy. Là, nous avons vu une jolie caissière qui portait un petit diadème de piqué blanc… On s'est regardés tous les deux, on a souri et… qui a parlé le premier ? Impossible de savoir ! Peu importe puisque l'un de nous a dit ce que l'autre allait dire :

« Il était une fois une caissière qui était vraiment une Princesse… »

Et, sous le diadème de piqué blanc, dès cet instant, ce fut le visage de Marthe Keller qui s'imposa à nous. Alors nous nous mîmes au travail avec délices et, quelques mois plus tard, l'histoire de Koba Lye-Lye était terminée.

Elle fut refusée trois fois. Novembre 1966… Juin 1967… Mai 1969…

Il faut dire que nous avions poussé le bouchon un peu loin. Nous avions tracé la carte du royaume de Kurlande, inventé une langue, créé des héros dont le destin se recoupait avec celui de l'Europe, écrit une Constitution…

Un grand cahier avec les armes portant lilas sur fond de harengs, et le Kalendrier Royal frappé de la fière devise de Rollon und Adlaïd : « Sans essayer n'aucun succès », accompagnaient toujours l'envoi de notre scénario.

Ça faisait peur.

Le jugement des chargés de lecture tomba :

« Débile, indigent, infantile… »

Le dernier rapport, un des plus indulgents, précisait :

« Après avoir vécu l'aventure libératrice de mai 68, la France entière refusera de s'intéresser au destin d'une Princesse. »

Alors, brusquement, les fées eurent pitié de nous et de cette pauvre Princesse qui dormait dans un tiroir. Contre toute logique, elles tricotèrent un enchaînement de hasards qui nous poussa dans le bureau d'Yves Jaigu, le directeur de la fiction d'alors. Évidemment, il avait lu les rapports de ses lecteurs, évidemment il paraissait fort malheureux de nous voir.

— Je n'ai que dix minutes, nous dit-il tristement.