La chaussure

Anne Markyse

 

L’avantage non négligeable aussi pour ce séducteur-né – beau gosse au demeurant – à laisser son regard errer vers les plus jeunes, c’est qu’il y avait toujours une ou plusieurs femmes à trouver « tellement touchant » qu’il ait « pensé à prendre en photo les enfants ». Le must étant quand cette charmante personne était elle-même célibataire et dans l’espérance – très féminine – d’éprouver un jour la maternité. Car elle comptait alors parmi les plus attendries mais surtout… les plus disponibles pour la suite de la soirée…

C’est ainsi, Jeff finissait souvent la soirée de mariage dans les bras d’une nouvelle conquête. Ses amis le charriaient et prétendaient qu’il était devenu photographe spécialisé dans l’évènementiel, uniquement pour les nouvelles rencontres qu’il espérait y faire. Lui s’en défendait, assez mollement pour tout dire, car oui il y avait une part de vérité dans leurs remarques.

Curieusement, lui, le séducteur convaincu, savait saisir comme personne les moments heureux de ces jeunes couples amoureux, « unis pour la vie, pour le meilleur et pour le pire »,selon la formule consacrée. Ils étaient l’antithèse de ce que représentait ses amours libertins, et pourtant Jeff n’avait pas sa pareille pour immortaliser les journées de mariage. Il était l’un des meilleurs de sa génération, raison pour laquelle d’ailleurs il pouvait s’autoriser à demander des prix exorbitants pour sa prestation. On était à une époque où l’image de soi n’avait pas de prix, et où les mariés étaient prêts à débourser de fortes sommes pour leur album de mariage. Il gagnait donc très bien sa vie, et disposait de beaucoup de temps libre dans la semaine. Cette vie lui convenait parfaitement.

Ce jour-là cependant, il était d’humeur chagrine. Aucune des jeunes femmes célibataires du mariage ne lui avait vraiment tapé dans l’œil. Il continuait à se promener entre les groupes, et photographier les visages, les sourires ou les regards complices. Mais ce qu’il préférait observer c’était les mains. La main qui passe négligemment dans les cheveux, la main qui tient le verre, la main qui donne la main à un enfant, la main qui donne la main à un amant, la main qui retient, la main qui donne, la main qui prend, la main manucurée, la main baguée, la main timide, la main prudente, la main chaleureuse,…

Il s’arrêta assez brusquement. Il venait de remarquer des mains qui, bien que fines et délicates, racontaient à elles seules le miracle de leur sensualité. La femme qui les agitait ainsi gracieusement dans les airs se tenait au milieu d’un groupe de cinq ou six personnes, dont celui qui semblait être son mari. Jeff leur sourit, leur fit comprendre qu’il voulait les photographier, ils levèrent tous leur verre vers lui. Un joli groupe d’amis ; les mariés seraient contents. Jeff n’eut pas le loisir de s’attarder auprès d’eux davantage. Son initiative avait fait des émules, et d’autres groupes voulaient se laisser photographier. Il en oublia presque la jeune femme et ses jolies mains.