La chaussure

Anne Markyse

 

Un air de fête

 

Jeff gara sa voiture sur le terre-plein près du manoir où avait lieu le repas du mariage. C’était un jour de juillet, chaud et lumineux. Les mariés étaient resplendissants, la cérémonie religieuse avait été superbe et émouvante, la lumière était belle sans être criarde, les mariés, leurs témoins et leurs familles s’étaient prêtés de bon cœur aux traditionnelles photos sur le parvis de l’église. Jeff était content de lui. Son appareil photo autour du cou, il sortit de sa voiture et se dirigea vers celle des mariés.

Il les arrêta d’un geste avant qu’ils ne descendent de la C4 où ils avaient tous les deux pris place à l’arrière, se glissa sur le siège passager avant et leur tira plusieurs portraits. « Voilà, c’est bien, un dernier regard l’un vers l’autre, voilà, parfait, c’est parfait ». Il savait qu’il avait été choisi pour le naturel qui émanait de ses photos, aussi n’insista-t-il pas davantage pour ces quelques clichés « posés ». Il ressortit de la voiture et, n’attendant même pas qu’ils fassent de même, il reprit sa posture nonchalante, à l’affût du moindre instant insolite à saisir.

Le cortège des invités commençait à arriver. Nombreux furent ceux qui se pressèrent autour de la voiture des mariés. Lui, pourtant photographe officiel de la journée, ne s’y attarda pas. Il savait que les mariés auraient des dizaines de clichés d’eux en train de descendre de leur voiture. Inutile d’immortaliser également le même instant, la même expression de leur visage. En revanche, il photographia la « meute » des photographes… Puis il se dirigea vers le couvert des arbres, où deux grandes tables fleuries avaient été installées pour le buffet. Ainsi qu’il s’y attendait, il y trouva un groupe d’enfants.

Il adorait se mettre à hauteur d’enfants, photographier des détails que nul autre ne voyait, mais qui évoqueraient immanquablement cette journée unique. Oh, il n’était pas vraiment proche des enfants. Il n’en avait pas lui-même, et n’éprouvait aucun plaisir à retrouver ceux de ses amis qui en avaient déjà. Trop bruyants, trop sales, trop accaparants, voilà comment il les percevait. Ce qu’il aimait chez les enfants, c’est qu’ils lui rappelaient son enfance à lui, cette part naïve en lui, jamais vraiment disparue, cette spontanéité qui était la leur, et qui leur permettait tout, dans un monde où tout était devenu contrôle de soi et de son image. Il souriait en voyant leurs petites mains se tendre vers le buffet, à peine disposé sur les tables, tandis que les adultes autour d’eux attendaient poliment qu’on leur donne le signal avant de se servir. Il aimait par dessus tout voir un enfant éclater de rire, spontanément – la photo avait l’avantage en plus qu’elle ôtait le caractère parfois sonore des éclats de rire, n’en restait que la joie pure, intense, puissante. Les adultes à côté paraissaient un peu guindés, sourire aux lèvres certes, mais jamais vraiment cette même joie tonitruante.