L'ombre des chats

Arni Thorarinsson

 

 

1. UN SAMEDI APRÈS-MIDI EN MARS

 

 

Il était une fois deux amis d’enfance originaires des îles Orcades, partis étudier à l’université en Écosse. Le premier s’était inscrit en faculté de mathématiques et d’informatique à Glasgow tandis que le second avait opté pour la chimie et les mathématiques à Édimbourg. Tous deux fils de bonne famille, étudiants exemplaires et brillants, ils étaient appréciés de leurs camarades. Un jour, au début de l’été, ils prirent ensemble une chambre pour la nuit dans l’auberge d’un village écossais. Joyeux et pleins d’entrain, ils discutèrent à bâtons rompus avec le personnel de l’établissement avant d’aller rejoindre leurs pénates. La journée s’écoula, puis le soir et la nuit sans que les deux amis ne se manifestent. Comme ils n’étaient toujours pas descendus en début d’après-midi, on demanda à une femme de chambre d’aller les réveiller. Elle frappa longuement à leur porte, mais en vain. Puis elle introduisit la clé dans la serrure, ouvrit et entra. Elle découvrit alors les deux amis assis l’un face à l’autre, chacun une seringue plantée dans le bras, maintenue par de l’adhésif et reliée à une pompe qui contenait un liquide étrange. Ils étaient installés autour d’une petite table ronde sur laquelle reposait un ordinateur portable. Une ambulance arriva presque aussitôt sur les lieux, mais il était trop tard. Les deux amis d’enfance étaient morts. L’enquête de police révéla que la “pompe à drogues” était commandée par une simple pression sur les touches de l’ordinateur. Un journal de la région titrait : “Mystère des deux étudiants décédés dans une chambre d’hôtel : Un suicide par ordinateur.” La police n’avait toutefois trouvé aucune lettre d’adieu comme celles que laissent bien souvent ceux qui mettent fin à leurs jours et leurs proches ne croyaient pas une seconde à la thèse du double suicide. La femme de chambre s’efforçait d’oublier la scène épouvantable qui lui était apparue quand elle avait ouvert la porte de la chambre 313.

 

 

1

 

UN SAMEDI APRÈS-MIDI EN MARS


Tu est nue ?

Trois mots et deux fautes d’orthographe, adressés au mauvais numéro. En tout cas, je suppose.

Je scrute longuement l’écran de mon téléphone. Qu’est-ce que ça veut dire ?

La technique est véritablement une merveille. Elle enrichit notre quotidien, augmente le champ de nos échanges et réduit la taille du monde qui nous entoure. Elle obéit à son créateur et accomplit les tâches que nous lui commandons de faire. Il me semble avoir lu ce truc-là quelque part.

Je consulte à nouveau le numéro qui s’affiche sur l’écran de mon portable. Inconnu. Il arrive que certaines personnes en changent et qu’elles achètent une nouvelle carte SIM. Cette chère Sigurbjörg me ferait-elle une plaisanterie ? Non, ce serait étonnant étant donné la situation. À moins que Margrét Karlsdottir ne se soit mis en tête de me reconquérir. Non. Cette brave Magga n’a sans doute pas conservé son numéro islandais, elle profite en ce moment des plaisirs de la vie quelque part à l’étranger avec son bien mal acquis. Ou plutôt, avec de l’argent qui, à un moment, a été mal acquis.