L'homme qui frappait les femmes ; l'insoutenable

Aymeric Patricot

 

Je ne chercherai pas dans ce livre à me justifier, ni même à présenter les choses sous un jour avan- tageux pour moi. Je ne ferai pas non plus l’apologie de ce que j’ai commis. Je comprends qu’on m’en veuille et, dans une certaine mesure, je comprends qu’on fantasme ma mort. Si je devais affronter un jour, physiquement, quelqu’un qui voudrait me réduire au silence, c’est avec le plus grand des regrets que je serais amené à me défendre.

Je tiens d’ailleurs à m’excuser pour la véritable indécence que constitue ma vie. Je suis bien obligé de constater que ce défaut dans mon caractère m’a valu des succès... Je ne tirerai cependant pas de conclusion, ni sur le plaisir que certaines femmes pourraient tirer de mes dérapages, ni sur l’éminente utilité de la violence. La réalité, dans mon cas, aura été beaucoup plus prosaïque : hasards, opportunités, remous provoqués par mon attitude... Je n’ai pas matière à devenir cynique, et je ne m’occupe pas à juger. D’autres s’en chargeront pour moi.

Peut-être faudrait-il prendre avec humour, en fin de compte, ma carrière en tant que président d’une association de défense des femmes. Ma vie tout entière semble tenir dans ce pied de nez à la morale. Bien sûr, les quelques femmes qui s’acharnent sur moi depuis que je suis à la retraite, et qui menacent maintenant tout ce qu’il reste de ma vie, n’aimeraient pas ce mot de plaisanterie. Mais quoi, nous nous sommes aimés, malgré tout, d’une manière ou d’une autre, et c’est peut-être là l’essentiel.

Je n’ai pas l’excuse de la misère ni du spectacle de la violence. Mon père n’a jamais levé la main sur ma mère, je n’ai pas eu d’amis dont la situation familiale laissait à désirer. Je n’ai jamais vu non plus d’agression. Je n’ai même pas été consommateur de ce genre de chose à la télévision : c’était en famille que je regardais les films, et nous nous contentions de fictions conventionnelles. Non, mon rapport à la violence est uniquement déterminé par ma rencontre avec certaines filles.

J’habitais Trouville avec mes parents, face à Deauville où mon père exerçait son métier de croupier. Ma jeunesse est indissociable de la plage, à deux pas de la maison, la mer souvent froide et les promenades dans le vent. Les jours de soleil, je m’allongeais sur le sable avec des amis qui me paraissaient alors si différents, extraordinairement libres avec leur joie désordonnée, leur appétit de choses heureuses. Je ne sais pas si j’étais déjà sou- cieux de ce qui se passait en moi, mais je ne me sentais pas capable d’une telle franchise dans le bonheur.

Je ne sais pas non plus si toute mon histoire ne dépend pas du curieux sentiment que j’avais alors d’être totalement insignifiant. Mon physique et mon caractère ne me paraissaient pas aimables. Il me fallait toujours du temps pour me faire des camarades, et parfois certains ne m’écoutaient même pas. Je me doute que tout cela reste assez commun. Mais mon existence a pris une tournure si particulière, et j’ai toujours eu tendance à lui chercher des causes et des raisons. Mon insigni- fiance, à cet égard, me paraît décisive.