L'aigle de sang

Marc Voltenauer

 

L’homme s’était habillé chaudement, mais ses vêtements étaient détrempés par les vagues qui se brisaient contre le bateau. Ses muscles se contractaient et ses membres se rigidifiaient sous l’influence du froid. Les femmes et les enfants étaient sommairement enroulés dans des couvertures militaires. Personne n’avait de gilet de sauvetage.

Soudain, ils entendirent le bruit sourd des hélices. Le capitaine coupa le moteur hors-bord. De chaque côté de la barque, deux personnes s’étaient mises à ramer. L’homme s’était porté volontaire. Les lumières dans le ciel semblaient indiquer la présence de deux avions d’attaque. C’étaient des Iliouchine Chtourmovik, la «Mort noire». Tout le monde retenait son souffle. Puis il y eut le son strident du vol en piqué, et une rafale de mitrailleuse. Une clameur émergea de l’obscurité et fendit les airs. Une nouvelle salve. Une explosion à proximité. Des cris. Et un silence de mort.

Après plusieurs passages, les avions repartirent, le calme revint. L’homme ne savait pas combien de bateaux avaient sombré ni combien de gens avaient perdu la vie. Dans un premier temps, le capitaine décida de ne pas remettre le moteur en marche et les exhorta à ramer. La mer démontée ne leur accordait aucun répit. Après avoir passé le relais, épuisé, il s’assoupit, blotti entre deux autres passagers.

Plus tard, une énorme vague l’extirpa de sa torpeur. Elle s’écrasa sur la coque et inonda l’embarcation. Les gens criaient, la barque menaçait de couler. Ils se mirent à écoper de manière effrénée. Ses membres engourdis et douloureux entravaient ses mouvements. Une deuxième déferlante ne leur laisserait aucune chance, mais ils furent épargnés. L’eau avait été évacuée. Ils étaient trempés jusqu’aux os et transis par le froid mordant. Abandonner aussi près du but était exclu. Le capitaine décida de redémarrer le moteur.

Au petit matin, le soleil s’était levé et dardait ses doux rayons sur son visage. La mer avait retrouvé son calme, mais le moteur avait rendu l’âme. Les rameurs se relayaient et redoublaient d’efforts. Quelques heures plus tard, il aperçut la fumée d’une cheminée qui s’élevait dans le ciel. La côte de l’île de Gotland était en vue. Avant d’accoster, il enleva la bague de son annulaire gauche et la jeta par-dessus bord.

 

 

Chapitre 12

2016

Paris, dimanche 3 juillet

Frigg venait de se préparer un thé matcha. Le temps était radieux. Les rayons du soleil réchauffaient timidement sa peau, ses cheveux blond cendré étaient bercés par l’air frais de ce début de matinée. Des toits de son immeuble de l’avenue d’Iéna, à deux pas du square Thomas Jefferson, elle admirait la vue imprenable sur la Tour Eiffel. Frigg adorait Paris, mais elle n’aimait guère se promener seule dans la ville. Depuis sa vaste terrasse recouverte d’un plancher de teck de Birmanie, elle se plaisait à imaginer la vie fourmillante des rues parisiennes. Elle aurait bien aimé vivre au xixe siècle, quand les carrosses tirés par des chevaux blancs sillonnaient les allées de la capitale. Paris, Ville Lumière, la muse de tous les peintres. Elle avait vu tous les tableaux, tous les matins, des mois durant, dans tous les musées, à Orsay, Jacquemart-André, Marmottan… Monet, Renoir, Van Gogh ou le grand Béraud, mais son favori était Pissarro qui, selon elle, n’avait pas d’égal pour transcrire l’essence de la ville, son vide plein, la solitude de ses foules, la Seine qui coulait comme au Havre. Pissarro, le maître absolu.