L'aigle de sang

Marc Voltenauer

 

Andreas tendit la main et effleura, une à une, du bout des doigts, les lettres gravées pour l’éternité dans le granit. Il ferma les yeux et les rouvrit comme pour s’assurer de la réalité de l’instant. Une larme avait coulé le long de sa joue et perla au bord de ses lèvres avant de s’insinuer dans sa bouche. Elle avait un goût amer. Andreas regarda fixement l’épitaphe:

 

 

Parti bien trop tôt…

 

 

Tout semblait tellement irréel.

Ses souvenirs affleuraient et défilaient comme des diapositives. Il avait l’impression de les entendre glisser, avec le petit claquement sec de l’appareil Kodak que sortait son père lors des longues soirées d’hiver. Le projecteur tirait la diapositive, le chariot avançait. Des instantanés aux couleurs contrastées et saturées. Schklik.

 

Jessica et lui, dans le jardin de la maison sur l’île de Gotland, le bac à sable en plastique vert pomme. Schklik. Le cartable sur le dos, il porte à bout de bras un énorme cornet d’écolierorange avec un ruban violet, bourré de bonbons, la Schultüte reçue de ses parents pour son premier jour de classe. Schklik. Lui, posant en tenue de footballeur, son maillot rouge avec le numéro neuf, les genoux écorchés. Schklik. Il sourit, triomphant, son premier vélomoteur, un Piaggio Ciao bleu et noir avec un pot d’échappement chromé, son quatorzième anniversaire. Schklik. En costume sombre, entouré de ses camarades lors de son assermentation, il jubile intérieurement. Schklik. Mikaël et lui échangent leur premier baiser. Schklik.

Un tournant dans sa vie. Jessica, sa sœur, enfermée dans une cave lugubre. Schklik. Un visage anguleux, les cheveux ras, des yeux azur perçants, l’homme qui tire sur Mikaël, une balle en pleine tête. Schklik. Lui, une arme à la main, un individu à terre dans le salon d’un chalet. Schklik. Mikaël, aux soins intensifs, relié par des tuyaux à une machine. Schklik. Lui, suspendu par sa hiérarchie, seul à la maison à boire du whisky. Schklik. Jessica au marché de Noël, en pleurs, et lui, ébranlé par cette révélation qui a changé sa vie. Schklik. La chambre d’hôpital, l’électrocardiogramme qui s’affole, les médecins qui emmènent Mikaël. Schklik! Schklik! Schklik! Schklik…

 

 

Prologue

 

C’était le 4 octobre 1944. L’homme était assis à même le plancher contre le bastingage d’une des frêles embarcations de bois que ballottaient les vagues. À côté de lui, parmi la trentaine de personnes à bord, se trouvait son ami Roopi avec sa femme et leur bébé. Malgré la mer agitée, plusieurs bateaux avaient quitté l’île de Saaremaa le jour précédent. Le temps pressait. L’armée rouge s’était emparée de Tallinn le 22 septembre et avait poursuivi sa reconquête de l’Estonie. La veille, les Russes avaient pris possession de Hiiuma. Ils ne tarderaient pas à envahir Saaremaa, l’île voisine.

Au moment d’appareiller, vers 18h, une vieille femme avait joint les mains et prononcé avec une humble ferveur «Jumal meiega», «Dieu soit avec nous»… Le capitaine, un pêcheur estonien, n’était équipé que d’une simple carte marine et d’une boussole pour les guider dans la nuit noire. Des nuages menaçants avaient fait disparaître la lune et le ciel étoilé derrière un voile opaque.