Kaleidoscope

Marie Caillet

 

Marie Caillet

 

 

Chapitre premier


Franchement, la maison est moche.

Ce n’est pas gentil de dire ça, alors que maman vient à peine de se garer devant, mais c’est vrai. Elle ressemble à un pâté : sa façade est couverte de pierres brunâtres et on dirait qu’elle dégouline, tant le jardin qui l’encercle est boueux. Le seul détail qui me plaît, c’est une fenêtre ronde au premier étage – un œil-de-bœuf, si je me souviens du bon terme. Je me demande ce qu’elle fait là : elle ne va pas du tout avec les autres.

— Et voilà, les filles ! lance maman.

Elle déboucle sa ceinture. Le déclic du mécanisme résonne dans l’habitacle.

— Tout le monde descend, ajoute-t-elle avec entrain. Je vais vous faire visiter. On retournera chercher les valises après !

Quand elle ouvre la porte, un courant d’air tiède s’engouffre dans la voiture, charriant l’odeur aigrelette et fade des feuilles mortes. Ni Sandra ni moi ne bougeons d’un pouce.

— Il y a quatre chambres à l’étage, poursuit maman en attrapant son sac à main. Vous aurez chacune la vôtre. Le grand luxe, non ?

Devant moi, ma sœur reste de marbre, mais je vois sa nuque se raidir. J’imagine sans peine son expression : mâchoires serrées au maximum, regard braqué sur le pare-brise. Elle n’a pas décroché deux mots depuis le début du voyage.

— Les filles ?

L’intonation de maman s’infléchit légèrement. En deux mots, elle passe de l’enthousiasme un peu forcé à quelque chose de plus velouté, de plus posé. Je croise son regard à travers la vitre – un regard vert bouteille qui peut devenir tranchant comme un tesson quand on le brave. À contrecœur, je détache ma ceinture.

— Merci, Naomi, dit maman. Tu prends Chresto ?

Je perçois une note de soulagement dans sa voix. En silence, j’attrape la caisse de transport posée à côté de moi. Un miaulement de détresse retentit et une tache blanche remue dans l’ombre. De toute évidence, Chresto a aussi peu envie que moi de descendre. Mais que puis-je faire d’autre ? Rester bras croisés sur mon siège en exigeant de repartir à Paris, dans notre cher appartement de la porte des Lilas ? C’est Sandra qui a le cran de faire ça. Pas moi.

Je pousse la portière de la Fiat 500 et m’extirpe de l’habitacle. La rue teintée par la vitre se dévoile avec ses vraies couleurs. Elle est bordée de résidences soignées, à moitié cachées par des haies que la fin de l’été vient roussir à la cime. Notre maison se situe à l’extrémité de la rue. Elle a beau être grande, elle fait piètre figure à côté de toutes ces habitations bien propres. Une main d’acier me comprime l’estomac.

Je ne veux pas franchir le portail. Je ne veux pas vivre ici. Sans papa, cette maison ne sera jamais mon foyer.

— Naomi ?

Maman m’attend, souriante. Je discerne un frémissement inhabituel sur son visage, malgré le bonheur qui l’éclaire. Maman a toujours foncé dans sa vie, toujours pris les grandes décisions avec une assurance inébranlable – se marier, avoir deux filles, divorcer, déménager dans un coin perdu de Bourgogne après avoir passé toute sa vie à Paris. Mais, en croisant son regard, je prends conscience que, pour elle aussi, tout est nouveau. Inconnu.