Jours nocturnes

Myriam Anissimov

 



 

 

 

1

 

 

Rien de prémédité. J’avais acheté le livre par hasard chez la libraire de la rue Rambuteau, où l’on trouve à peu près tout. Oui, il est vrai, je l’avais déjà lu, mais je voulais le relire et je me suis rendu compte aussitôt que je ne l’avais pas bien lu. C’était le Journal de voyage de Schopenhauer. Cette fois-ci, plus le récit était tragique et vertigineux, plus je le trouvais drôle. Et surtout, à ma grande surprise, alors que j’avais déjà commencé à relire la préface du Journal de voyage de Schopenhauer, je l’avais subitement abandonnée pour me jeter sur Oui de Thomas Bernhard, un roman glacial. Une invitation au suicide. Au début du livre, Bernhard racontait qu’il montait dans la « pièce aux livres » pour aller chercher Le Monde comme volonté et comme représentation du même Schopenhauer ! Ça alors ! Je mis le Journal de voyage dans mon sac, et l’emmenai partout avec moi.

 

 

 

 

 

2

 

 

J’avais toujours voulu vivre à Paris. Tout enfant, je savais que j’irais à Paris et que j’y vivrais. Je ne savais quand ni comment, mais je savais que j’irais à Paris. Dans les années de mon adolescence, je haïssais Lyon, où l’on m’avait claqué la porte au nez parce qu’on « ne recevait pas les Israélites ». J’avais quitté cette ville hostile, obscure, et, désorientée, je parcourais en tous sens et sans fin les rues de Paris, les couloirs du métro qui suaient l’humidité.

Cela se passait peu après les événements du mois de mai 1968. On goudronnait les chaussées éventrées, on plantait des arbres pour remplacer ceux qui avaient été abattus pendant les émeutes et utilisés avec les pavés, ainsi que le mobilier urbain, pour édifier des barricades. Un peu partout, sur les Grands Boulevards, les câbles électriques se balançaient encore dans le vide. Les éboueurs, avec d’énormes camions broyeurs, évacuaient les milliers de tonnes d’ordures qui s’étaient accumulées jusqu’au premier étage des immeubles. Je me souviens de l’odeur écœurante qui planait sur la ville, car il commençait à faire chaud. Tandis qu’on dératisait, de gros rats quittaient les monceaux d’ordures en décomposition, s’engouffraient en sifflant dans les bouches d’égout. On trouvait à nouveau de l’essence, les voitures circulaient en zigzag entre les profondes fondrières sur les avenues en cours de réfection.

Un peu partout stationnaient les cars bleus de la police et des CRS. Sur les murs, les affiches réalisées par les étudiants de l’École des beaux-arts étaient encore visibles, lacérées. Je me souviens de la tête casquée du policier brandissant sa matraque. Et des slogans tagués sur les murs : « Sous les pavés, la plage. Il est interdit d’interdire. Faites l’amour, pas la guerre. Cours camarade, le vieux monde est derrière toi. L’imagination au pouvoir. À toi l’angoisse, à moi la rage », et cætera.

Le pouvoir rétablissait progressivement l’ordre. Mais quelque chose avait changé. Tout ou presque était permis. Une certaine légèreté, des relations plus franches, plus directes, plus brutales aussi. Enfin, la facilité de l’amour et des rencontres. Pour ma part, après le tourbillon des jours de mai, je vivais alors dans une grande solitude.