Journal t.4 ; accueils (1982-1988)

Charles Juliet

 

 

 

 

 

 

 

 

1982

 

 

 

 

 

4 janvier

 

Il y a quelques jours, très exactement le 28 décembre, en fin d’après‐midi, Catherine m’a appris au téléphone le décès de Bram Van Velde. L’été dernier j’avais senti qu’il s’éloignait, qu’il appartenait de moins en moins au monde des vivants, mais il n’empêche que ma peine est profonde. Je le connaissais depuis 1966, et notre amitié avait grandi au long des années.

Je repense à notre première rencontre. J’étais monté à Paris et n’avais rien à y faire. J’étais venu là simplement pour humer l’air de la capitale, me promener dans une ville où avaient vécu et vivaient des écrivains que j’admirais, mais désargenté, ne sachant où aller, je déambulais au hasard des rues, écrasé d’ennui, aux prises avec une exaltation vide qui me maintenait dans l’attente de je ne savais quoi.

Tout en marchant, je feuilletais un petit carnet, et j’ai trouvé là le nom et l’adresse de Bram. Descombin me les avait communiqués quelques mois plus tôt. Je me souvenais qu’il m’avait dit avoir rencontré ce peintre, et qu’il avait été impressionné tant par l’homme que par ce qu’il avait dit. Sur-le-champ, j’ai décidé de lui rendre visite.

J’ai demandé à des passants où était située la rue où il habitait, et comme j’en étais proche, je m’y suis rendu, j’ai trouvé la maison, grimpé des escaliers et j’ai sonné. Encore maintenant, quand je songe à tout cela, je suis empli de confusion. Car il m’a fallu une belle inconscience pour aller me présenter chez un peintre dont je ne savais rien et dont l’œuvre m’était rigoureusement inconnue. D’ailleurs, à cette époque, je n’étais pas sensible au langage de la peinture, et si l’occasion m’avait été donnée de voir certaines de ses toiles, elles n’eussent pour moi rien signifié.

Il était onze heures du matin. Une femme a ouvert la porte. Elle m’a appris que Bram devait accompagner ses amis à l’aéroport où ils conduisaient quelqu’un, mais que le même jour, à cinq heures, il pourrait me recevoir.

À l’heure convenue, j’ai sonné à nouveau. L’homme que je venais voir fut soudain devant moi. Environ soixante-dix ans, grand, traits fins, yeux bleus, cheveux blancs, front très dégagé, un air de grande distinction. Ce jour-là, j’ai eu d’ailleurs beaucoup de chance. Résidant près de Genève, il n’était à Paris que pour peu de temps, et je suppose que si je ne l’avais pas trouvé, je n’aurais pas renouvelé ma tentative. Car dans la mesure où aucune intention précise ne me poussait vers lui, il est quasi certain que l’impulsion qui m’avait porté à vouloir le rencontrer n’aurait pas persisté.

Assis face à lui, je ne trouvais aucune question à lui poser. Il ne parlait pas et j’étais singulièrement intimidé. Je me maudissais d’avoir cédé à mon impulsion et dérangé un homme à qui je n’avais rien à dire. Que pouvait-il penser de cet hurluberlu qui lui rendait visite et demeurait muet ? Au fur et à mesure que les minutes s’écoulaient, j’étais gagné par la panique. Je voulais prendre la porte, mais ne savais comment lui présenter la chose. Et le silence durait. Et ma débâcle empirait.