J'entends des regards que vous croyez muets

Arnaud Cathrine

 

 

 

FAMILLE SYRIENNE annonce le carton, un gobelet en plastique invite les passants à laisser quelques pièces : c’est toujours le même couple qui s’installe à la sortie du supermarché à partir du mois de mai. Ils ont un matelas, quelques couvertures. La femme berce le bébé d’un mouvement régulier en le calant entre ses deux chevilles. Le père rapporte des kebabs. On les voit discuter, tous deux allongés, comme s’ils étaient dans l’intimité d’une chambre. Parfois, la nuit, je les devine chuchotant, blottis l’un contre l’autre. Ils ne s’adressent jamais aux passants, ils ne demandent rien, il y a le gobelet. Ils sont pieds nus, noirs. Une ou deux fois, je les ai vus rire et ce rire rendait les choses encore moins supportables (et, pourtant, nous supportons, n’est-ce pas ?). Ce matin, des ouvriers sont venus installer un échafaudage. Ils ont commencé à parlementer avec les Syriens. J’étais en retard mais je suis resté à les regarder. L’homme a avisé la rue, repéré un bout de mur entre une devanture et un porche sur le trottoir d’en face. La femme a pris l’enfant et les couvertures. L’homme s’est occupé du matelas crasseux. Ils ont traversé. Les ouvriers ont déchargé et entassé les tubes de métal à l’endroit laissé vacant. Le couple a reconstitué son radeau en face. Le commerçant est sorti sur le trottoir, prenant acte de ce nouveau voisinage. Et, pendant ce temps-là, les Parisiens klaxonnaient : entre le camion venu livrer l’échafaudage et les passants qui mordaient sur la rue pour cause de trottoir transformé en lit de fortune, ça n’avançait plus.

 

 

Je le croise presque tous les jours depuis dix ans. Il vit de l’autre côté de la cour, son appartement est au deuxième étage. De la fenêtre de ma chambre, je distingue sa silhouette qui va et vient derrière les rideaux rouges. La cinquantaine ? Petit et râblé, mon voisin parle tout seul la nuit. Il s’invective, se reproche mille et une choses au gré d’onomatopées et de cris. Il se lamente à plein volume tandis que son ombre arpente anxieusement l’appartement. Tout l’insatisfait. Parfois, quand même, il s’encourage, mais il déplore une énième et obscure défaite quelques secondes plus tard. Nous nous rencontrons souvent dans la cour : sempiternel sac en toile, blouson gris, toujours le même, pantalon marron (en velours côtelé, hiver comme été). Quand il perçoit ma présence (ou celle d’un boucher qui revient de la chambre froide et rejoint la boutique du rez-de-chaussée), il se fige et fait mine de chercher quelque chose dans son sac. Je jette un coup d’œil à son crâne dégarni et luisant. Je m’éloigne d’un pas rapide. Plus problématique : quand nous devons nous croiser dans le couloir ; il panique et cherche à fuir comme un chat affolé. Dans le cas où il n’est pas encore engagé dans ce tunnel qui l’angoisse, il fait machine arrière et se terre au fond de la cour ; sinon il reste statufié et retient son souffle jusqu’à ce que je disparaisse. Aujourd’hui, je décide de le suivre. À peine a-t-il traversé la rue Saint-Maur qu’il s’arrête devant Gold Lady, une boutique de bijoux. Il jette des regards furtifs de gauche et de droite. Je continue mon chemin, me demandant où je vais bien pouvoir l’attendre (et en adoptant quelle posture ?). Je m’immobilise et fais semblant d’écrire un texto. Il me dépasse de sa démarche boitillante et prend la direction de la bouche de métro. Il a peur de descendre l’escalier et s’y reprend à trois fois. Il trouve finalement le courage en agrippant la rampe. Ses vieilles chaussures tâtent prudemment chaque marche avant de prendre appui. Je le suis dans le couloir et découvre la perspective certainement effrayante pour lui du second escalier qui comporte trois fois plus de marches que celui qu’il vient d’affronter. J’attends, l’œil prétendument rivé sur l’écran de mon portable. Son buste et sa tête disparaissent lentement : il est lancé. Une minute plus tard, je le retrouve figé devant les tourniquets : il fouille rageusement son sac, ses poches (j’en profite pour m’acheter un carnet de tickets à la borne automatique). Il est de plus en plus nerveux, pousse des soupirs qui ressemblent à de petits cris de détresse. Ce qu’il craignait arrive : tout le monde le regarde. Le temps de composer le code de ma carte bleue, il a passé le tourniquet : direction Châtelet. Rame bondée. J’évite soigneusement de m’engouffrer à sa suite pour ne pas risquer d’être repéré et monte dans le wagon d’à côté. Il descend à République et je manque de le perdre dans la foule qui se déverse sur le quai et dans les couloirs. Ligne 3, direction Gallieni : quai plus clairsemé. Je m’installe dans le même wagon que lui mais à l’exact opposé. Il colle son visage à la vitre teintée donnant sur la cabine du conducteur. Six stations plus tard, terminus : nous voilà devant la galerie marchande de Bagnolet, coincée sous les échangeurs du périphérique. On vend des marrons grillés. Une affiche suggère : « Sortez, c’est l’été. » Le centre commercial s’appelle « Bel Est » (soixante enseignes, ouvert le dimanche). Je ne peux pas croire que mon voisin vient faire ses courses ici. En revanche, je ne serais pas étonné qu’il ait un emploi de travailleur handicapé sur la commune. Sauf qu’il a l’air totalement égaré. Bon, ni plus ni moins que dans son propre quartier. Il passe les portes de la galerie. Bred, Micromania, Optique Krys, Promod, Celio, c’est le McDonald’s qu’il choisit. Je reste embusqué à l’entrée. Il y a longtemps que je n’avais pas respiré ces effluves dégueulasses. Il achète un café. Il s’assied, verse trois tonnes de sucre et se brûle les doigts. Il lâche le gobelet en râlant et éclabousse la table. Jetant des regards désespérés autour de lui, il finit par repérer le distributeur de serviettes en papier aux caisses. Il se lève, mais revient sur ses pas : il ne peut pas laisser son sac, il tergiverse, faut-il également prendre le café (ce qui équivaut à libérer son bout de table, qu’il se fera nécessairement piquer) ? Il choisit de laisser le café, prend le sac et – arrivé à la conclusion qu’il faut agir – il fonce vers les serviettes, bousculant quelques personnes dans la file d’attente. Il en attrape une (pas deux) et repart comme un voleur. Personne n’a pris sa place. Il se laisse tomber sur le siège avec soulagement et éponge les éclaboussures (deux serviettes n’auraient pas été de trop). Il approche sa main du gobelet, tâte vite fait le carton comme s’il craignait de s’électrocuter. Il boit d’une traite tout en guettant alentour (ses yeux sont aussi vifs que ceux d’un animal aux aguets). Puis il se lève avec précipitation (mon voisin balance entre deux attitudes : tristement perdu ou semblant courir un grand danger) et fuit le fast-food, sans jeter son gobelet et traînant toujours son sac de sport dont je ne saurai jamais ce qu’il recèle. Celio, Promod, Optique Krys, Micromania, tout en sens inverse. Il jette un bref coup d’œil vers l’Escalator qui conduit au niveau supérieur, mais la machinerie l’effraie. Il fait plusieurs fois le tour de l’étage et moi, je finis par m’asseoir sur un banc entre deux arbustes en pot, vaguement lassé. Il s’essouffle, décroche au moment où je ne m’y attendais plus et quitte la galerie marchande. Je presse le pas et j’ai tout juste le temps de le voir descendre avec appréhension les marches de la bouche de métro. Mon voisin ne travaille pas du tout à Bagnolet, je pense qu’il ne travaille pas tout court. Je monte dans la rame (ligne 3) et je sais très bien où il me ramène : chez nous.