J'entends des regards que vous croyez muets

Arnaud Cathrine

 

 

 

Je ne peux jamais être certain qu’elle sera là. C’est toujours à elle que je viens lorsqu’elle est en caisse. Impossible d’anticiper son humeur qu’elle peut avoir très mauvaise. Elle est la seule à afficher un panneau indiquant qu’elle ne prend pas les espèces. Elle enfonce le clou en répétant toutes les cinq minutes aux clients qui font la queue : « Pas d’espèces ! Uniquement chèques et cartes. » Elle est assez grosse, elle se rase le menton (certains jours, elle oublie). Teinture approximative sur une chevelure fine et clairsemée. Elle a renoncé. C’est une chose assez triste : les gens qui abdiquent et vont au plus pratique (les cheveux courts qu’on n’a pas à coiffer), au plus confortable (ce vieux legging qui boudine). Les mauvais jours, elle passe les articles au scanner sans un mot, elle ne prend pas la peine d’annoncer le total et patiente, le regard dans le vide. Elle finit par apercevoir la carte bancaire que vous tendez, elle appuie alors sur le bouton « CB » de son clavier. Elle vous donne le ticket d’un geste las. Et puis, il y a les jours meilleurs : elle est affable, en verve, elle a la plainte avenante. Elle évoque ses ennuis de santé (le dos, les jambes lourdes). Ce qu’elle préfère, c’est commenter votre panier (on range sa pudeur). Ça : elle n’y a pas droit, mauvais pour son cholestérol. Son péché mignon : ceux à la mangue, avec la crème au-dessus, vous voyez ? Il s’agit d’opiner. Elle vous reprend : vous ne devriez pas acheter cette eau-là, trop riche en sel. Quand elle voit passer une boîte de préservatifs, elle ne dit rien. De sa chaussure en daim (à lacets bleus), le jeune homme devant moi tape un coup sec sur la rambarde. Il porte un jean qui descend jusqu’à mi-fesses et laisse apercevoir un caleçon d’enfant mauve avec des ours blancs. Peau assez pâle, taches de rousseur. Je me surprends à faire comme la caissière : je détaille le contenu de ses courses. Ce pourrait être attendrissant : corn flakes, lait, pain de mie, jus d’orange, pâtes et sauce bolognaise, un pack de bières, baguette industrielle. L’étudiant n’a pas quitté son foyer depuis très longtemps, il va au plus élémentaire. Il vit dans un studio : de quoi loger un lit, une table en demi-lune et deux chaises. Ce qu’il aime, c’est recevoir ses potes de fac, mettre la musique à fond et fumer toute la soirée. Il mange quand il y pense. En attendant, il n’a aucune curiosité ni indulgence pour notre caissière qui ne prend pas les espèces. Vient enfin son tour. Il enfourne mécaniquement les produits dans son sac à dos. Le pack de bières, il le prendra à la main. La caissière ne fait aucun commentaire sur ses achats : tout ça ne l’inspire pas du tout. Deux mondes qui ne se rencontreront jamais, sinon furtivement dans ce supermarché. Le garçon paie. Quand elle lui tend son ticket, il le saisit d’une main supérieure et disparaît. Je présente ma carte du magasin. La caissière pourrait me reconnaître depuis le temps. Mais elle lance d’une voix perçante et sans me regarder : « Pas d’espèces ! »