Ice cream & châtiments

Nadine Monfils

 

Écrire n’est que litres et ratures.

Antoine Blondin

 

 

À Raymond Lansoy – qui fut l’ami de Blondin et me fait

aussi l’honneur d’être le mien – qui me ramène chez moi et

que je ramène chez lui et qui me ramène chez moi… quand

on est bourrés. Parce que Montmartre restera toujours une

Commune libre où on aime les plaisirs de la vie.

 

 

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Quand on a tout eu, la gloire dans un feuilleton populaire, la beauté grâce à une gueule de pub pour Nespresso, l’amour avec des stars qui ont foulé le red carpet, et qu’on se retrouve des années plus tard en train de cavaler la nuit, à poil dans les bois, avec une tronche de fraise de Plougastel, y a de quoi penser que la vie est un long fleuve débile.

Joël Bermude haletait. Ses varices lui faisaient un mal de chien. Si au moins on lui avait laissé ses godasses… Il avait les pieds en sang. Il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. À plus de septante balais, il n’avait plus le profil d’un marathonien. Puis ça faisait des lunes qu’il se déplaçait avec une canne dans les couloirs du home Le Rossignol guilleret où il coulait des jours tranquilles jusqu’à ce que…

Les branches des arbres lui fouettaient le visage et il ne sentait plus son corps tellement il avait froid. Il fallait qu’il coure mais son cœur jouait du tambour et il dut de nouveau faire une halte. Il entendit les pas se rapprocher. S’il me rattrape, je suis mort.

Entre mourir d’une crise cardiaque et revivre les tortures qu’il avait subies, il n’y avait pas photo. Il se remit à courir, droit devant lui. Et là-bas, tout au bout, il aperçut une route. S’il parvenait à l’atteindre, il était sauvé !

C’est là que, même si tu crois pas en Dieu, tu récites ton chapelet, et si tu ne te souviens plus des paroles, tu dis n’importe quoi et tu jures tous les saints pour qu’ils te filent un coup de main. Sauf que ces enfoirés ont souvent d’autres chats à fouetter, et toi tu te retrouves avec ta pomme dans la mouise. Mais Joël Bermude avait encore un peu de ressources et il finit par atteindre la terre promise, espérant qu’un ange salvateur passerait par là avec son char d’assaut. Certes, il préférait qu’on ne le reconnaisse pas dans sa tenue d’Adam, les abdos en cascade et les couilles vermoulues. Y avait peu de chance. Lui qui avait fait tourner les têtes des plus jolies filles en était réduit à coller ses paluches sur les vieux culs des mémés de la maison de retraite. Et en souvenir de sa célébrité passée, la plupart acceptaient sans grogner. C’était mieux que rien. Il repensa soudain à sa grand-mère qui lui avait dit : « Si un jour tu deviens vieux, picole, ça te fera oublier tes rides. » Il n’avait pas attendu la carte Vermeil pour suivre ses conseils.

Il était donc à poil au milieu de la route, implorant la Vierge, pas celle d’en haut, mais celle en plastique qui trônait sur sa table de chevet, seul héritage de sa mémé qui l’avait rapportée de Lourdes, et dont il avait remplacé l’eau bénite par de la vodka. Il n’avait jamais cru à cette histoire d’ange Gabriel, persuadé que Marie avait tout simplement trompé Joseph avec Gaby et que si les capotes avaient existé à cette époque, ça aurait changé le cours de l’histoire… Conclusion, l’évolution de la planète est liée à un bout de caoutchouc.