Hunger ; une histoire de mon corps

Roxane Gay

 

Pour toi, mon rayon de soleil,

qui me montre ce dont je n’ai plus besoin

et qui débusque en moi la chaleur

 

 

I

 

 

1

 

Chaque corps a un passé et un passif. Ici, je raconte ceux du mien, l’histoire de mon corps et ma faim.

 

 

2

 

L’histoire de mon corps n’est pas le récit d’un triomphe. Ce n’est pas un récit sur la perte de poids. Il n’y aura pas de photo présentant une version amaigrie de moi-même, mon corps élancé étalé sur la jaquette de ce livre, où je me tiendrais debout dans l’une des jambes du pantalon de mon ancien moi hypertrophié. Ceci n’est pas un livre censé motiver. Je n’ai pas d’idée transcendante sur ce qu’il faut faire pour vaincre un corps et des appétits incontrôlables. Mon histoire n’est pas celle d’une réussite. Ce n’est qu’une histoire vraie.

J’aimerais tellement pouvoir écrire un livre sur une perte de poids triomphale, sur la façon dont j’aurais appris à mieux vivre avec mes démons. J’aimerais pouvoir écrire un livre qui raconte que je suis en paix, que je m’aime comme je suis, quelle que soit ma corpulence. À la place, j’ai écrit celui-ci, le plus difficile que j’aie jamais écrit, bien plus difficile que je n’aurais pu l’imaginer. Quand j’ai commencé Hunger, j’étais certaine que les mots me viendraient aussi facilement que d’habitude. Et que pouvait-il y avoir de plus facile que d’écrire sur le corps dans lequel j’avais vécu pendant plus de quarante ans ? Mais je me suis vite aperçue que je n’écrivais pas seulement un récit sur mon corps ; j’étais en train de me forcer à regarder ce qu’il avait enduré, le poids que j’avais pris et à quel point il avait été difficile de vivre avec, puis de le perdre. J’ai été obligée de regarder en face mes secrets les plus inavouables. J’ai mis mes tripes sur la table. Je me suis exposée. Ce n’est pas simple. Ce n’est pas facile.

J’aimerais avoir assez de force et de volonté pour vous raconter une histoire triomphale. Je suis en quête de cette force et de cette volonté. Je suis déterminée à être plus que mon corps, plus que ce qu’il a enduré, plus que ce qu’il est devenu. Cette détermination, cependant, ne m’a pas menée bien loin.

Ce livre est une confession. Il dévoile mes facettes les plus laides, les plus faibles, les plus à vif. C’est ma vérité. C’est un récit sur mon corps parce que, trop souvent, les histoires des corps comme le mien sont ignorées, écartées ou tournées en dérision. Les gens voient des corps comme le mien et ont des a priori. Ils croient qu’ils connaissent le pourquoi de mon corps. Ce n’est pas le cas. Ceci n’est pas l’histoire d’un triomphe, mais c’est une histoire qui exige d’être racontée et qui mérite d’être entendue.

[...]

 

 

3

 

Pour vous raconter l’histoire de mon corps, dois-je vous dire quel a été mon poids le plus élevé ? Dois-je avouer ce nombre, dont la réalité honteuse m’étrangle encore ? Dois-je préciser que je sais que je ne devrais pas avoir honte de la vérité de mon corps ? Ou dois-je simplement vous dire la vérité en retenant mon souffle dans l’attente de votre jugement ?