Histoire de la Chine des origines à nos jours

Fairbank, John King; Goldman, Merle

 

 

 

 

 

 

 

Introduction

 

POUR MIEUX COMPRENDRE L’HISTOIRE DE LA CHINE

 

 

  

Diversité des perspectives historiques

 

Que l’histoire chinoise soit mieux connue des Chinois, tout comme l’histoire occidentale est mieux connue des Américains et des Européens, voilà qui est à l’origine de bien des divergences de point de vue entre la Chine et le reste du monde. Les Chinois savent fort bien, par exemple, que les chefs tribaux mandchous baptisèrent leur nouvel État « Qing » en 1636, année que les Américains (tout du moins ceux qui habitent dans la région de Boston) se remémorent comme étant celle où fut fondée l’université de Harvard, la première du Nouveau Monde. Lorsque les Mandchous prirent le pouvoir en Chine, ils étaient deux millions pour cent vingt millions de Chinois. Leur dynastie, celle des Qing, régna pendant 267 années, période à l’issue de laquelle les Chinois étaient quatre cents millions d’habitants. À mi-course, dans les années 1770, la dynastie Qing, qui gouvernait l’empire depuis Pékin, ajouta au nombre de ses conquêtes la Mongolie, l’Asie centrale et le Tibet. Au même moment, quelques millions de rebelles américains, regroupés en treize colonies, déclaraient leur indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne.

À présent que les États-Unis, succédant à la France du XVIIIe siècle et à l’Angleterre du XIXe siècle, sont la nation souveraine, il est plus nécessaire que jamais de mettre l’histoire en perspective. Avec la Chine, l’économie de marché de la démocratie américaine fait face à la dernière dictature communiste. Or, derrière le communisme chinois se dissimule la plus ancienne tradition autocratique du monde. Aujourd’hui, la Chine s’efforce de parvenir à la modernisation de son économie sans le secours de cette démocratie représentative que les Américains voient comme le don unique et salvateur qu’ils font au monde. Les citoyens américains, qui sont enclins à éreinter la dictature chinoise, seraient bien avisés de se souvenir des difficultés de leur propre nation dans l’exercice de la liberté et du pouvoir, ce qui revient à mettre en question sa capacité à servir de modèle pour la transformation de la Chine contemporaine. Le gouvernement des États-Unis a lui aussi connu des périodes difficiles au cours des dernières décennies. Pour des raisons que l’on ignore encore et que l’on préfère ne pas interroger, ce pays a connu l’assassinat d’un de ses présidents. Un autre a été poussé à la démission afin d’éviter une procédure de destitution pour parjure. Plus récemment encore, un président, issu d’Hollywood, a vécu une vie rêvée, se mentant à lui-même et au public pour que tous se sentent bien, mettant fin à la guerre froide tout en créant une classe inférieure indigne de la démocratie américaine. Au même moment, dans la lointaine Chine, le président Mao Zedong tuait des millions et des millions de Chinois tout en parlant d’une révolution issue de la lutte des classes. En 1989, son successeur, lorsqu’il dut faire face à des militants de la démocratie, était si imprégné de la tradition autocratique de la Chine qu’il commit l’erreur de leur envoyer les chars, causant ainsi la mort de centaines d’entre eux à l’heure des journaux télévisés.