François le Petit

Patrick Rambaud

 

« De tous les animaux du monde,

l’homme est le plus proche du singe. »

Georg Christoph LICHTENBERG

à Tieu Hong,

à M. Krishnamurti qui préférait
le parfum des eucalyptus à l’odeur
de notre monde en turbulence,

à MM. Cabu et Wolinski,
vieux complices.

 

Chapitre Premier

PORTRAIT DE FRANÇOIS IV EN FORME DE POIRE. – LES MALHEURS PLEUVENT TOUT DE SUITE. – LA MARQUISE DEPOMPATWEET SE VENGE. – LE FAMEUX3 %. – NAISSANCE D’UN DOGME. – LA PEUR DU FISC. – M. DE JOUYET APPORTE LES CROISSANTS. – NICOLAS-LE-MAUVAIS ESSAIE DE SE TAIRE. – SES AFFAIRES ET SES AMIS. – LA CONJURATION DES EGO. – UNE TRICHERIE DU DUC DE MEAUX. – ÉTAT MISÉRABLE DE L’OPPOSITION.

 

Ce qu’un monarque a de bon c’est sa bonhomie. Les gros rassurent ; on peut s’en moquer, croit-on, sans craindre le bâton. M. Charles Philipon, un ami de Balzac, dirigeait deux insolentes gazettes, La Caricature etLe Charivari. Lui-même dessinait. Un jour, il croqua le roi Louis-Philippe et le fit ressemblant, puis il recommença en pesant sur les traits dominants de son modèle, grossit les bajoues, allongea le front, exagéra les boucles des cheveux et du toupet. Au quatrième dessin le roi figurait en poire. François IV avait la même famille de visage que Louis-Philippe ; il devait subir le même outrage. Dès qu’il vint sur le devant de la scène, en effet, il n’avait guère que sa réputation de poire.

Avant qu’il se figeât sous le nom de François IV, M. de la Corrèze était aisé avec son entourage ; rien en lui qui n’allât naturellement à plaire. Vous croisait-il, même si vous ne l’aviez jamais vu qu’en peinture, il s’approchait la main tendue et vous demandait tout de go : « Comment vas-tu ? » On eût dit que vous l’aviez quitté la semaine précédente. N’aimant personne en vrai, connu pour tel, on ne se pouvait défendre de le rechercher. Les gens qui avaient le plus lieu de le redouter, tant qu’il régentait le Parti social, il les enchaînait par des paroles. Il disait oui à tout le monde. Jamais la moindre humeur en aucun temps ; enjoué, gai, paraissant avec le sel le plus fin, invulnérable aux surprises et aux contretemps, libre dans les moments les plus inquiétants et les plus contraints, il avait passé sa vie dans des bagatelles qui charmaient l’auditoire. Il avait brillé en Énarchie, et sortit huitième de la promotion Croquignol où il noua des relations tenaces ; dans ce monde clos, très à l’abri des bruits du dehors, sa souplesse ne lui coûtait rien.

Lui qui lisait fort peu, surtout pas des romans, il se complaisait aux divertissements politiques. Ilavait consulté naguère le profitable Bréviaire des politiciens que le cardinal de Mazarin rédigea en latin et publia à Cologne en 1684. Le titre l’avait alléché puisqu’il se proposait de l’instruire sur le seul métier qu’il sentait à sa mesure, et qui n’était point réellement un métier sinon l’application de diverses recettes et roueries pour parvenir. « Affecte un air modeste, candide, affable, lui soufflait le rusé cardinal. Feins une perpétuelle équanimité. Complimente, remercie, montre-toi disponible, même à l’égard de ceux qui n’ont rien fait pour le mériter. » M. de la Corrèze en fit son credo ; il se souvenait d’une autre recommandation : « Méfie-toi des hommes de petite taille : ils sont butés et arrogants. » Il y devinait le portrait de son prédécesseur, Nicolas Ier, et décida à son inverse de présenter une imagenormale.