Feuillevineuse

Collectif

 

1. JEAN-BAPTISTE, FEUILLEVINEUSE

« Oyez, oyez, Mesdames et messieurs, et demoiselles, et damoiseaux… Paroles d’un pauvre bateleur, qui s’arrime à toutes les rives et charrie des histoires… On dit parfois : ‘Vous ne le regretterez pas ! Vous en aurez pour votre argent !’ Ah, je ne connais pas la fibre de vos regrets, et je ne suis pas prophète… Loin de moi donc cette prétention-là, de m’immiscer entre vous et vos amertumes, de me mêler de vos sous, de vos soucis, de vos thunes… Mais venez m’écouter malgré tout ! »

Parfois je leur dis cela. Parfois je leur dis autre chose. Cela dépend. Du lieu, des circonstances, de leurs têtes aussi, si elles me reviennent ou non, bien que j’essaie en général de ne pas en tenir compte, de m’abstenir de tout jugement. Il persiste toujours quelque chose que je ne peux m’empêcher de respirer, un fumet, en quelque sorte, de bienveillance ou d’hostilité, d’intelligence ou de crasse bêtise ; et il se peut que je me trompe… Néanmoins le fumet rentre dans mes pores et s’y installe avec la force de l’évidence. Quand il me dit : basse bêtise, je frémis ; quand il me dit : moquerie, rires gras, persiflages, je me raidis. J’essaie ensuite de contrer ce premier mouvement induit par le fumet, et de rester, malgré tout, pour proposer mes histoires.

Parfois je dis : « C’est par ici ! C’est par ici, et non par là-bas, qu’il faut pousser votre chemin, Mesdames-Messieurs, et vous autres, tous, ni Sieurs ni Dames… C’est par ici, le sac-à-histoires, venez y jeter un coup d’œil de plus près. De loin, on ne voit rien. D’ailleurs le soleil vous aveugle, venez y fourrer votre nez. N’ayez pas peur. Il ne mord pas… Il est tout à fait docile… »

Je ne suis pas sûr en fait qu’il soit si docile (mais il faut bien mentir un peu, pour ne pas leur faire peur). Il y a là-dedans des histoires terribles, des histoires véritablement ahurissantes, mauvaises, qui se tapissent avec tous leurs piquants au-dehors (et tout leur fiel au-dedans) au fond du sac. Mais si je leur disais cela, pour la plupart ils fuiraient de toutes leurs jambes. Non, ce n’est même pas vrai. Si je leur disais cela, de toute façon ils ne le croiraient pas, ils me regarderaient d’un petit air narquois, l’air de dire « cause toujours » ; certains dresseraient l’oreille, intrigués, et s’approcheraient peut-être, mus par une curiosité malsaine ; mais même eux, on peut dire qu’ils n’y croient pas, à la force mauvaise des histoires ; car s’ils y croyaient, ils devraient fuir à toutes jambes, le plus loin possible, courir à tout rompre, s’échapper coûte que coûte. Mais non, ils ont la peau dure, les histoires, c’est bon pour les amuseurs publics, ou les gamins, eux cela fait longtemps qu’ils n’y croient plus. Ils diront : « c’est une belle histoire » ou « c’est amusant », ou « c’est triste » ou « c’est terrible, tout de même », et puis ils oublieront tout aussi sec. Ils ne laisseront pas l’histoire les pénétrer jusqu’à la moelle, leur chatouiller le creux des os, se glisser dans toutes les nervures de leur être. Ils n’y croient pas, et c’est assez pour faire que les histoires glissent sur leur chair comme sur la peau luisante d’un serpent.