Féerie pour une autre fois

Louis-Ferdinand Céline

 

Cette édition est la première qui réunisse en un seul volume et sous le même titre, conformément à l'intention initiale de Céline, les deux parties de Féerie pour une autre fois.Depuis leur édition originale, respectivement en 1952 et 1954, et jusqu'à la publication, en 1993, du tome IV des Romans de Céline dans la Bibliothèque de la Pléiade qui les contient, elles avaient été éditées à part, la seconde, qui plus est, sous le titre de Normance, alors que c'est aux épisodes qu'elle raconte que le titre Féerie pour une autre fois avait été plus spécialement destiné. C'était là un effet de circonstances éditoriales auxquelles Céline s'était soumis à l'époque, en espérant par là (en vain) éviter à la seconde partie l'insuccès qui avait frappé la première deux ans plus tôt. À cette publication échelonnée et à ce décalage des titres, la première partie avait perdu sa véritable nature de prologue, la seconde l'élan qu'elle doit tirer de ce prologue, et cette allure de féerie ambiguë imprimée par le titre, dont les mésaventures de Normance ne sont qu'un aspect mineur. Céline romancier n'est pas un sprinter, c'est un coureur de fond. Il a besoin, pour déployer tous ses effets, de plusieurs centaines de pages et des dynamiques qui trouvent à s'y déployer. Désormais transformé par la réunion des deux parties, et donc la réintégration de la seconde sous le titre fait pour elle, Féerie pour une autre fois est un livre à redécouvrir.

Il peut être tenu pour une sorte de quintessence de Céline, et cela pour plusieurs raisons, notamment parce que, dans sa première partie, l'écriture romanesque se charge, en plus de ses atouts propres, de certains accents de violence polémique qui sont devenus, avec les pamphlets, une part de sa voix la plus personnelle, et dans la seconde parce que Céline, entreprenant de raconter une nuit de bombardement, se donne un sujet fait pour lui, pour son imaginaire autant que pour son style – et qu'aussi bien il était le seul romancier de son époque à pouvoir faire passer du domaine de l'expérience à celui de la littérature.

Initialement, Céline devait aborder directement le récit de cette nuit de bombardement, en enchaînant sur l'épisode de la visite de Clémence Arlon qui ouvre le roman et qui, dans ce premier projet, était mené jusqu'à son terme (amie de longue date de Céline, Clémence était venue de loin solliciter des dédicaces qui ne manqueraient pas de prendre dans les jours suivants une valeur décuplée, d'être parmi les toutes dernières que Céline aurait accordées avant d'être exécuté). Mais Céline a un sens trop alerté des relations avec le lecteur pour ne pas s'apercevoir rapidement que son livre n'a aucune chance d'être lu, étant donné la réprobation qui pèse sur lui, s'il ne fait pas d'abord face à cette objection préalable. Il lui faut avant toute chose retrouver le contact avec le lecteur, sous quelque forme que ce soit. D'autres que lui auraient plaidé ; ils auraient tenté de se justifier en faisant valoir ce qu'il pouvait avoir de raisons à donner, de l'intention pacifiste, selon lui la première motivation des pamphlets, jusqu'à sa non-participation aux organes officiels de la collaboration. Mais il ne serait pas ce qu'il est s'il se plaçait ainsi sur ce terrain fragile de la défense. Il choisit au contraire de contre-attaquer, en prenant directement à partie son adversaire, c'est-à-dire son lecteur. Ce lecteur d'après guerre, horrifié par les découvertes des camps en 1945, et qui associe inévitablement Céline à sa condamnation, il s'agit de le provoquer, de le pousser dans ses retranchements, de le faire réagir, de lui donner envie d'injurier – tout plutôt qu'un refus de communication (de lecture), qui est pour un auteur la seule rupture irrémédiable. Voilà donc Céline amené, pour pouvoir lui répondre, à se faire agresser par le lecteur – manière habile de pouvoir mesurer les coups. Dès lors, lui n'aura plus à se gêner, et en effet, avant la fin de ce premier round, il aura attaqué le lecteur de tous les côtés : avant tout dans ses convictions et dans le ton sur lequel il a l'habitude de parler des camps d'extermination et de leurs victimes, mais aussi dans ses répugnances, par quelques propos scatologiques, et dans ses peurs intimes, en évoquant on ne peut plus concrètement la maladie fatale à laquelle ce lecteur est, il le sait, lui-même peut-être promis.