En route pour la gloire

Vincent Darleme

 

Première partie

Un stage de fin d’étude aboutit souvent, quand on s’y prend bien, sur une offre d’emploi.

On me l’avait rappelé lors de mon entretien final chez Storm & Spray, entreprise leader de l’insecticide : « Ici on ne recrute pas en pensant que vous nous quitterez dans six mois. Vous faites partie de ce qu’on appelle les jeunes talents et nous souhaitons construire quelque chose avec vous. »

En tant qu’analyste marketing, je réalisais des études de consommation sur les produits destinés aux insectes volants. Je m’occupais uniquement de la gamme guêpes, mouches et moustiques. Les « volants », comme on les appelait, c’était le summum pour un stage chez Storm & Spray. Car les volants sont majoritairement perçus comme plus dangereux et moins répugnants que les rampants. Des insectes nobles, presque. Annoncer que l’on travaillait dans la division des volants était la meilleure manière d’attirer à soi un apriori positif. À l’inverse, ceux qui œuvraient pour les rampants évitaient de le mentionner directement dans la conversation.

J’adorais ce métier d’analyste et en l’espace de quelques mois j’étais devenu relativement compétent sur les tendances de marché, pour ne pas dire incollable. Quelles ventes pour les attrape-mouches au mois de Juin ? Dans quels magasins se vendaient le mieux les anti-moustiques ? Quelles innovations sur le marché des aérosols 600mL ? Aussi insolites que pouvaient être les questions, j’apportais clarté et précision dans mes réponses. J’étudiais les problématiques de A à Z et vérifiais à deux fois avant d’avancer quoi que ce soit. Je commençais à être estimé pour la qualité de mon travail. En quelques semaines j’avais obtenu confiance et légitimité auprès de toute l’équipe.

Cela me valut le droit d’élaborer des recommandations, de creuser des investigations sur les différents leviers de développement. Je réfléchissais à l’avenir de notre gamme, à ce que nous pouvions améliorer l’année suivante et l’année d’après encore. De simple stagiaire censé assurer du reporting de base j’étais devenu un maillon de la division marketing, statut impensable avant de commencer. J’eus même l’honneur de présenter au comité stratégique une analyse sur le potentiel des anti-guêpes en présaison. Pour tout cela je redoublais d’efforts. C’était pour mon bien, je progressais, je le sentais. Je ne comptais plus mon temps passé dans l’entreprise. Je dépassais allégrement les 35 heures dans l’optique d’achever mon travail dans les délais. Je restais plus longtemps au bureau que certains employés. J’avais tous les atouts pour rester à mon poste.

Trois semaines avant la fin, la responsable rh de Storm & Spray me convoqua à son bureau :

– Vous avez des qualités indéniables pour ce poste, m’avança-t-elle, malheureusement nous ne recrutons pas en ce moment.

Storm & Spray n’avait plus envie de « construire quelque chose » avec moi. Les plans de l’entreprise avaient changé.