Elle marchait sur un fil

Philippe Delerm

 

Elle avait mis un disque de Georges Delerue. Musiques des films de Philippe de Broca. Chère LouiseL’AfricainTendre poulet… Des films qu’elle avait vus pour la plupart. Pas tous. Elle se souvenait des Caprices de Marie. Elle avait aimé ce type de comédies un peu dédaignées par la critique, drôles, mélancoliques, légères. Mais peu importe qu’on ait vu le film ou pas. On ne le connaît pas assez pour associer une mélodie à une séquence. Ce qui est émouvant, c’est d’imaginer que cette musique fut écrite pour illustrer une scène précise, un moment du destin qui n’avait plus besoin de dialogues, de paroles. On comprenait ce que vivait le personnage en le voyant marcher dans une rue, regarder longuement la façade d’une villa, ou bien s’en éloigner. Et maintenant, en écoutant l’album, on ne savait plus de quelle scène il s’agissait, et c’était encore beaucoup plus fort ainsi. Il lui semblait que ce mouvement était dédié à l’énergie même de la vie, au risque pur de s’élancer vers un amour, un chagrin, un début d’apprentissage, une fin. Cela donnait l’idée rassurante que chaque vie mérite sa musique.

Simplement, quand il s’agit de soi, il faut la faire sourdre du silence ou de la confusion de la rue, de l’ineptie des tâches administratives, de la sonnerie du téléphone portable qu’on n’a pas oublié de fermer par hasard. On n’est jamais tout à sa joie, à sa tristesse. La musique de Delerue alternait des séquences de nostalgie et d’allégresse. C’était du cinéma, bien sûr, mais on prononçait toujours cette phrase avec un ton péjoratif, comme si le cinéma était l’opposé de la vie. En retrouvant le thème des Caprices de Marie, elle pensait que c’était le contraire. La musique sur des pare-brise embués, des affiches décollées, la musique qui vient ton sur ton s’accorder à la pensée, irriguer le décor, c’était cela la vraie vie.

Elle adressa un sourire amusé à sa solitude nouvelle, tout en haut de la vieille maison, face à la mer. Après tout, son cas relevait bien d’une musique de film. La femme mûre quittée par l’homme de sa vie, et qui revient dans une maison où ils ont été heureux ensemble. Pas trop de violons, pitié. Elle arrêta le disque. C’était la pièce à musique, à lecture. Les deux baffles hauts et minces faisaient très design 1970. Sous le plafond mansardé, la fenêtre s’allongeait en arrondi, presque au niveau du plancher. On avait arraché la moquette, mais gardé les larges blocs de mousse recouverts de tissus bariolés, témoins d’un art de vivre à ras de terre lui-même assez daté. Allongé là, on pouvait voir la courbe de la baie jusqu’au cap, la succession des plages et les moutonnements de lande, en contrebas le port du Fahouët.

Des piles de bouquins partout, les rayonnages blancs soumis aux proportions réduites de l’espace s’étant vite révélés insuffisants. Curieusement, les souris ne s’attaquaient pas aux livres, focalisant leur appétit sur un type unique de textile : les sangles des stores. Certaines avaient été complètement rongées durant l’hiver, notamment celles du salon, au rez-de-chaussée : un éventail lamentable balafrait le bow-window donnant sur la baie.