Deux soeurs

David Foenkinos

 

 

 

4


Le lendemain matin, Étienne n’était pas plus bavard. Il partit travailler un peu plus tôt que d’ordinaire, quittant l’appartement conjugal après avoir passé, une nouvelle fois, la main dans le dos de Mathilde. Un geste encore mécanique, qu’elle ressentit cette fois comme animé par une sorte de pitié. Elle lui avait lancé un sourire qu’elle espérait solaire, mais il avait si vite tourné la tête. Quand elle fut seule, elle eut envie d’une cigarette, mais elle n’en avait pas. Elle demeura un moment immobile, face à cette table du petit déjeuner qu’elle avait préparée avec soin. Elle y avait ajouté des touches de beauté discrète, en se disant qu’en rendant les choses belles tout irait peut-être mieux. Les yeux d’Étienne y étaient restés aveugles, il n’avait pas remarqué les quelques pétales roses sur la table. C’était un trait récurrent du caractère de Mathilde, cette façon de vouloir être positive et bienveillante ; si souvent, Étienne s’était réveillé émerveillé de partager ses jours avec une telle femme.

 

 

5


Mathilde n’était jamais arrivée en retard au lycée, elle avait la réputation d’être une professeure consciencieuse, aimant ses élèves comme si c’étaient ses enfants. Ces mots, un parent d’élève les avait véritablement prononcés lors d’un conseil de classe. Comme d’habitude, elle arriva à l’heure dans son établissement de la banlieue parisienne. Elle resta un instant dans sa voiture en se disant qu’il lui fallait chasser son désarroi avant d’affronter la vie sociale. Mais les mots d’Étienne la hantaient ; c’était juste une phrase, certes, mais qui prenait l’espace d’un roman russe dans son esprit. Elle s’observa dans le rétroviseur ; étrangement, il lui fallut quelques secondes pour se reconnaître.

 

Sortant enfin de sa voiture, elle croisa Monsieur Berthier sur le parking. Le proviseur était un homme long et fin, comme ceux qui tombent du ciel dans les toiles de Magritte. Il appréciait particulièrement Mathilde, et avait tout fait pour la retenir à la fin de l’année précédente, quand elle avait reçu la proposition d’un collège privé parisien ; elle avait finalement refusé cette offre qui paraissait très avantageuse. Par fidélité, par attachement envers ses élèves, et sans doute aussi parce qu’elle appréciait la bienveillance de l’homme qu’elle croisait maintenant. Pourtant, au moment où il lui adressa la parole, elle prétexta avoir oublié des affaires dans sa voiture. Une excuse pour éviter d’avoir à marcher quelques mètres en sa compagnie. Cette première conversation matinale était insurmontable.

 

 

6


Une fois devant sa classe, Mathilde se sentit en mesure de chasser son chagrin ; enfin non, ce n’était peut-être pas du chagrin, mais disons une inquiétude.

 

Au tout début du cours, elle échangea quelques mots avec Mateo dont le niveau scolaire avait chuté considérablement depuis le divorce de ses parents. Elle avait toujours un geste pour l’encourager, et restait parfois le soir un peu plus tard pour l’aider à améliorer sa compréhension des textes littéraires. Il fallait croire que cela payait car, ces derniers jours, il progressait nettement. Le destin de Mateo serait peut-être transformé par l’attitude de Mathilde ; il était trop tôt pour le savoir.