Destination Tenebres

Frank M. Robinson

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

Jamais je n’avais vu homme regarder

D’un œil aussi mélancolique

Le petit auvent bleu

Que les prisonniers nomment ciel...

OSCAR WILDE

La Ballade de la geôle de Reading

(trad. de Pascal Aquien, Flammarion)

 

 

1

 

La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vu quelque chose d’extraordinaire le matin du jour où je suis mort.

J’avais accompagné l’équipe à bord du Module d’atterrissage à six heures, alors que le soleil du système projetait un délicat éclat lavande sur le sol de la vallée. J’étais le dernier à descendre l’échelle et, comme ma botte s’était prise entre deux barreaux, j’ai dû faire un saut de côté pour ne pas me vautrer sur la surface de la planète. Apparemment, personne n’a rien remarqué, mais les indicateurs de stress ont sifflé dans mon casque et mon écran a affiché en accéléré une série de diagrammes, qui s’est interrompue un instant pour reprendre aussitôt.

Pulsations cardiaques anormales, respiration anormale, sécrétions corporelles anormales...

La séquence de chiffres présentait elle aussi une anomalie, un clignotement trahissant un court-circuit, et j’ai étouffé un juron. J’avais inspecté le baudrier électrique et l’affichage du casque avant de quitter le vaisseau et je savais qu’un de mes équipiers était repassé derrière moi.

Cela n’aurait pas dû se produire.

J’ai empoigné le piolet passé à ma ceinture, rajusté mon sac à échantillons, puis je me suis tourné vers les autres explorateurs, qui embarquaient un par un dans la Jeep. Comme je me trouvais face au soleil, j’ai dû lever une main pour me protéger les yeux. La polarisation de ma visière ne répondait pas, elle non plus. Je me suis demandé si elle avait jamais marché puis je me suis dit que c’était sans doute la première chose que j’avais vérifiée, vu que c’était la plus facile. Je n’aurais pas manqué de repérer un dysfonctionnement.

Puis j’ai jeté un coup d’œil alentour et j’ai oublié tous mes tracas, saisi par la bouleversante beauté de la planète.

Des dunes s’étirant sur trois kilomètres, jusqu’au lit asséché d’un cañon, et des collines roses blotties sous un ciel couleur pêche. Des rochers rougeâtres et poreux à moitié enfouis dans le sable mobile – du sable ! J’en ai frappé un du pied, souriant comme un idiot en voyant que ma botte soulevait un panache de poussière. Obéissant à une impulsion, j’ai laborieusement tracé la lettre H à côté du rocher.

L’immortalité instantanée. Du moins jusqu’à la prochaine tempête.

De l’autre côté du cañon, un volcan bouclier se dressait sur une hauteur de dix kilomètres et ses escarpements venaient frôler l’antique lit desséché. Nous devions prélever des échantillons dans le sol et sur les falaises, et ensuite...

J’ai souri. Certes, le travail serait fait, mais nous allions sûrement perdre du temps à admirer la vue et à courir dans le sable, et notre moisson de données serait sans doute jugée trop maigre. Personne à bord ne pouvait être considéré comme un explorateur émérite – nous avions eu trop peu de chose à explorer.