Departements et territoires d'outre-mort

Henri Gougaud

 

 

 

 

 

Un bon petit diable

 

 

Autant que je me souvienne, nous étions heureux. Nous avions un gros chien noir, paisible comme un immortel. Ma femme, un soir de rêverie, l’avait baptisé Crésus, estimant qu’il jouissait, l’innocent, des biens les plus précieux du monde : le gîte, le couvert et l’amour exubérant de notre fille Jeanne, au regard de diamant bleu. Oui, nous étions heureux. Avant l’événement, j’aurais refusé d’en convenir. J’avais peur de vieillir, j’estimais incertain mon avenir professionnel et fragile notre confort. J’étais hérissé de petites angoisses, comme tout le monde. J’ignorais à quel point elles étaient mesquines, dérisoires.

Ma femme Sophia, un an après notre mariage, avait abandonné ses ambitions universitaires pour se consacrer à la promotion d’une galerie de peinture. A la naissance de Jeanne, elle décida de ne plus accorder à son travail que la moitié de son temps, soucieuse d’élever elle-même notre enfant qui devint, à peine née, le centre, l’axe même de notre vie, l’objet exclusif de nos adorations. Jeanne était — elle est toujours — d’une irrésistible beauté. Quand elle craignait quelque réprimande, elle me contemplait sous sa frange blonde, elle m’enveloppait d’un regard à faire fondre l’Himalaya, et je fondais. Dès qu’elle me sentait désarmé, elle grimpait sur mes genoux en riant et Sophia disait, ravie : « C’est fou ce qu’elle te ressemble, quand elle rit. » Voilà pourquoi, voilà comment je ne pus jamais me résoudre à lui imposer une quelconque discipline. Je dois dire, objectivement, qu’elle était intelligente, tendre, et plutôt moins capricieuse que les enfants de son âge. A mes yeux, cela suffisait amplement à me dispenser de jouer les gendarmes.

Elle avait cinq ans le jour où je découvris ce pouvoir qui aurait pu faire de Jeanne un de ces phénomènes énigmatiques que la science examine avec réticence et que le music-hall accueille parfois. C’était un mercredi de décembre. Sagement assise sur le canapé de la bibliothèque elle écoutait un conte que sa mère lui lisait. Attelé à ma table de travail, je rédigeais sans conviction un article mineur pour une revue scientifique. Levant la tête entre deux phrases, je fus frappé par l’expression de son visage. Son regard immobile, vaste, brillant, était semblable à celui d’une statue de porcelaine. Avec une inquiétante intensité elle semblait contempler quelque objet fascinant, droit devant elle, le cou tendu, les dents serrées, les joues pâles. Je dis à Sophia :

— Regarde ta fille.

Elle suspendit sa lecture. Alors Jeanne parut s’éveiller d’un sommeil accablant. Elle remua, me fit la grimace et grogna :

— Méchant, tu m’as fait perdre mon image.

— Quelle image ? dit Sophia.

— Celle-là, là-bas, répondit Jeanne, maussade, désignant un coin de mur blanc.

Un peu éberlué, je regardai ma femme. Elle haussa les épaules en souriant, déposa un baiser dans les cheveux de sa fille et murmura :