Défaite des maîtres et possesseurs

Message, Vincent

 

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Je viens de rentrer de l’hôpital. J’ai refermé la porte, je m’y suis adossé car je ne tenais plus debout, puis j’ai glissé à terre en murmurant que j’étais chez moi. À regarder mon corps allongé dans ce couloir, et presque incapable de bouger, je peux le voir qui tremble comme ce jour-là les arbres au bord de la rivière. Je tremblais déjà sur le chemin, et s’il ne tenait qu’à moi je choisirais d’arrêter, mais c’est plus fort encore maintenant qu’on ne me voit plus, que je suis à l’abri des regards. Autour, tout a l’air familier, c’est l’appartement bien connu, celui que je possède et que j’habite depuis pas loin de vingt ans, mais répéter chez moi sonne faux et ne me rassure plus. Je me demande si dans leur calme, dans ce qu’elles semblent avoir de foncièrement inoffensif, les pièces – quand je me relève et quand j’y entre – ne me jouent pas surtout le mauvais tour de me faire oublier le compte à rebours qui a commencé. Allez. Maintenant. Il faut que le cœur s’affole pour ne pas que la fatigue m’emporte. Derrière les baies vitrées, la ville ne va pas tarder à entrer dans l’aube. Mais pas le genre d’aubes que j’aime : une aube méchante et tiède, plutôt, qui ne me laisse pas beaucoup de répit. Je devrais peut-être réagir tout de suite, passer d’autres vêtements, attraper mes affaires de travail, filer. Je ne le fais pas, apparemment. Je ne décolle pas. Il semblerait que j’aie besoin de réfléchir un peu, d’imaginer ma réaction tactique, ou de distinguer au moins les directions à ne pas prendre. Le problème est assez grave pour ne pas le compliquer de faux pas et des mauvais conseils de la précipitation. Puisque l’angoisse est là, qui en impose, je veux demander aux mots de la maintenir à distance, de ralentir mes mouvements avec ce rythme qu’ils ont. Je veux faire appel à eux pour que viennent me secourir des pensées combatives, qui me tirent du piège comme j’ai su à mes heures en tirer d’autres de la boue.

On ne dirait pas, comme ça – cela appartient déjà à un autre monde – mais c’est hier, seulement. Au même endroit, presque le même geste : pousser la porte de chez moi. Je me suis trouvé surpris tout de suite par le silence. J’attendais un peu de bruit quelque part, du mouvement dans le salon, dans une des chambres, qu’on vienne me sauter au cou, ou qu’on me dise au moins bonsoir. J’ai fait le tour des pièces en appelant à mi-voix, tout en pensant encore à d’autres choses, l’esprit entièrement occupé par les conflits et les embûches de ma journée au ministère. Mais quand il n’y a plus eu de pièces à traverser, Iris n’était nulle part. Sortant sur la terrasse, j’ai remarqué que le verrou de la porte coulissante n’était plus enclenché. C’était une journée lourde, et les lumières des tours, qui parfois sont si éclatantes, même si parfois se fait de plus en plus rare, écrivaient dans la nuit leurs cryptogrammes fantômes derrière la grisaille des particules fines. J’ai ouvert la remise, la serre : pas plus de traces d’Iris. Elle n’avait en tout cas sûrement pas travaillé sur la terrasse dans la journée, les arbustes et les feuilles étaient noirs de la poussière de mars, si dense, si innombrable qu’elle s’infiltre jusque dans le cabanon où nous tenons les plantes obscures. J’ai senti, en moi, que cela accélérait. Face à cet air qui ne bougeait pas, j’ai voulu une averse pour tout laver, tout décrasser, ou le bon débarras d’une tempête – mais, bien sûr, pas tant qu’Iris courait les rues. Je me suis approché de la rambarde. Je mettais de la lenteur dans mes gestes, parce que je me sentais fébrile et que j’avais peur de faire une bêtise. Je me suis penché, j’ai regardé en bas les trottoirs du boulevard, puis, en longeant la rambarde, en faisant le tour de la terrasse, les platebandes du jardin qui borde notre immeuble. L’éclairage était faible, nettement insuffisant, mais il n’empêche : je vois bien dans la nuit, et il n’y avait pas de corps. J’ai poussé le soupir d’une première malédiction conjurée.