De l'alcool dur et du génie

Dan Fante

 

Introduction de Ben Pleasants

Pour l’écrivain mâle ordinaire, L.A. est une ville qui ne fait pas de cadeaux.

D’un côté, il y a Hollywood où chaque jour des tombereaux de fric sont déversés sur des sitcoms stupides et des films d’action très nuls : bien payé, le scribouillard abdique, fait ce qu’on lui demande, encaisse son cash et emménage dans les collines avec l’espoir de devenir producteur. De l’autre côté, rien. Oubliez les bourses Guggen- heim et les mécènes à la Mel Brooks : ici n’existent que le soleil brûlant, les petits boulots au salaire minimum, les mariages ratés et les allo- cations chômage.

Il n’y a qu’à Los Angeles qu’auraient pu éclore des écrivains comme Nat West, John Fante, Raymond Chandler et Charles Bukowski. Leur prose musclée à réécrit la langue américaine, régénéré un vrai langage poétique.

Dan Fante est leur fils naturel et il a vécu parmi eux. Seul Los Angeles a pu fabriquer Dan Fante.

Ses romans, ses pièces et ses poèmes sont autant de barbelés rageurs dressés contre l’ennui du conformisme. Sa vie et ses textes ressemblent à la racine carrée de moins un : un défi à l’imagination. Comme John Fante, son père, ou Charles Bukowski, Dan a longtemps été négligé dans son propre pays.

L’éditeur Sun Dog Press, qui a publié son premier roman, Les anges n’ont rien dans les poches, reprend ici vingt ans de poèmes signés Dan Fante, illustrés, dans l’édition originale, par des pages de son journal et par les fascinants dessins de son ami Michael Napper.

De l’alcool dur et du génie vous tombe dessus tel un fleuve de feu venu de l’enfer.

On y trouve en près de deux cents pages l’essence de sa vie et de son travail : mariages ratés, amours naissantes, la maison triste de son père, des plongées dans les profondeurs alcoolisées de la solitude, voitures à la casse, vies à la casse et la course sans fin pour devenir écri- vain à Los Angeles.

« Mon seul atout était ma rage / et la vieille Smith-Corona caracté- rielle de mon père», dit Fante (p. 59). «Les femmes passent/mais une bonne bagnole d’occase est un trésor » (p. 103).

Année après année, nous le suivons en chute libre, plus bas, toujours plus bas jusqu’au trou à rat de la solitude et de la misère, pour finir par un suicide raté et l’abrasion du moi, l’arrachement de l’ego et la confrontation finale avec les démons.

Ses années poubelles sont ici éclairées d’une lumière incendiaire. Ça se lit comme du Rimbaud plus que comme du Bukowski. C’est le Bateau ivre de Dan Fante. De jeunes lecteurs se reconnaîtront peut- être sur la même case: «On passait des heures au lit et je n’en avais jamais assez» (p. 114). «Environ un jour sur dix/pistolet chargé – devant moi 100 Sécanol et un verre d’eau » (p.105). Mais ce sont les dernières pages, celles qui le ramènent au fantôme de son illustre père qu’il a toujours adoré, sans arriver à lui plaire, celles des dérives dans Malibu «avec tout ce que j’ai dans un sac plastique», qui le rapprochent de sa famille, l’envoient se faire humble chez les Alcoo- liques Anonymes. Et le ramènent enfin aux racines de son être pour y trouver la solution de ses problèmes, la racine carrée de moins un.