Dans les yeux de Mona Lisa

Alain Le Ninèze

 

Scandaleusement, c’est le mot. Je pense en effet que cette renommée est excessive, imméritée, qu’elle fait de l’ombre à bien des œuvres qui me valent. Edgar, lui, n’est pas du tout de cet avis. Je l’ai entendu argumenter avec passion en ma faveur lorsque, il y a peu de temps, un jeune philosophe a soutenu devant nous que la gloire était une chose qui se nourrissait d’elle-même et s’accroissait sans fin, à la façon d’une boule de neige roulant dans la neige. En ce qui me concernait, a-t-il poursuivi, c’était parce qu’il y avait eu l’an dernier huit millions de visiteurs qui étaient venus m’admirer qu’il y en aurait cette année neuf millions, l’année d’après dix millions, et ainsi de suite selon une progression, pour ainsi dire, mathématique… Si ce philosophe dit vrai, je n’ose pas penser à ce que sera ma situation dans un siècle. Ce n’est pas une salle qu’il faudra me consacrer, mais une aile entière du Louvre. Et les gens devront se munir de longues-vues pour me contempler…

 

Ces considérations m’éloignent de mon récit. Je le reprends à son début, lorsque Leonardo me peignit à Florence en l’an 1503. Dans l’atelier qu’il avait tapissé de tentures de toile noire afin d’éviter tout éclat de lumière, le Maître me donnait vie peu à peu à coups de pinceau délicats sur le panneau de peuplier qu’il avait choisi pour sa création. Car c’était bien d’une création qu’il s’agissait pour lui, une cosa mentale, ainsi qu’il le disait, et non d’une simple imitation de la nature. Leonardo travaillait lentement, et j’eus tout loisir de contempler son beau visage aux traits de statue grecque encadré par de longs cheveux et une barbe épaisse. Il y avait de la lumière dans son regard, de la douceur, et parfois aussi des éclairs d’ironie lorsqu’il m’adressait quelques mots. « La Gioconda !, m’avait-il dit le premier jour en plaisantant sur mon nom d’épouse. Cela m’évoque le latin jucunda qui signifie agréable, plaisante, charmante. Autrement dit, vous allez être obligée de sourire ! » Je ne sais pas si ce jeu sur les mots fut son véritable motif, mais le fait est qu’il décida que sa Gioconda serait souriante. Je n’eus aucune peine à prendre cette expression car j’étais une femme heureuse, alors, et j’avais toutes les raisons d’avoir le sourire. Mais de là à le garder pendant de longues heures de travail, c’était une autre affaire… Mon sourire risquait de se crisper, de se transformer en grimace ! Le Maître le comprit très vite et, un matin, j’eus la surprise de trouver en arrivant un petit orchestre installé dans l’atelier. Contrebasse, flûte, viole et violon, ces instruments accompagnèrent la séance, ce jour-là et les jours suivant. Je peux me flatter, oui, je le dis ainsi car je crois que c’est une chose assez rare, d’être venue au monde en musique… C’est pour cette raison, peut-être, que mon sourire est unique.