Dans les yeux de Mona Lisa

Alain Le Ninèze

 

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En ce début du mois de janvier de l’année 2019, j’entreprends de raconter ma vie à l’intention d’Edgar, le fidèle gardien qui veille sur moi au Louvre et qui est à présent devenu un ami. Je veux qu’il puisse savoir par quelles épreuves je suis passée pendant les cinq siècles qui se sont écoulés depuis le jour lointain où, à Amboise, Léonard de Vinci me céda au roi François Ier.

 

Lorsque Leonardo me peignit à Florence en l’an 1503, je n’étais alors que Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo, marchand de tissu florentin. Mes amis m’appelaient aussi Donna Lisa del Giocondo, puis Madonna Lisa et enfin, pour faire court, Mona Lisa. C’est quelques années plus tard que je suis devenue la Joconde. Ce surnom que j’avais entendu pour la première fois dans l’atelier de Florence, je l’ai entendu ensuite dans la bouche de François Ier, et j’ai compris alors qu’il me resterait. Cela se passait au printemps 1516. Leonardo, qui avait répondu à l’invitation du roi de France à venir séjourner en son manoir du Clos-Lucé à Amboise, m’avait emmenée avec lui. François me vit et, immédiatement séduit, il exprima le désir de m’avoir en sa possession. Le peintre n’hésita pas longtemps. L’affaire fut conclue pour le prix de quatre mille écus d’or, une somme flatteuse pour moi. Je fus alors installée dans la salle du Conseil du château royal. Et le jour où François me présenta à sa cour, il prononça des mots dont je me souviens comme si la scène s’était déroulée hier : « Avec la Joconde que vous avez la chance d’admirer ici, mes chers amis et fidèles sujets, Maître Leonardo a créé une œuvre immortelle. Immortelle comme le sont l’Athéna de Phidias et l’Apollon du Belvédère ! »

En entendant ces paroles, je sentis un étrange bouleversement s’opérer en moi. Je n’étais plus Lisa del Giocondo, j’étais désormais la Joconde. Une œuvre « immortelle », avait dit François. De là à le prendre au mot et à penser que jamais, non, au grand jamais je ne disparaîtrais, le pas fut vite franchi… Et, apparemment, je n’ai pas eu tort de le croire puisque, aujourd’hui, alors que cinq siècles ont passé, je suis encore là, occupée à nouer les fils épars de l’histoire chaotique qui est celle de ma vie.

 

 

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Dans la salle que j’occupe aujourd’hui au musée du Louvre, j’ai tout le temps qu’il faut pour réfléchir et me poser des questions. Je m’interroge, par exemple, sur les motifs qui font désormais de moi, dit-on, la femme la plus regardée au monde. Je suis belle, c’est vrai, j’ai ce sourire mélancolique et charmeur qui n’appartient qu’à moi, ce regard à la fois lointain et insistant qui donne au spectateur l’impression que je le suis des yeux quand il se déplace. Tout cela a été dit et redit. Y a-t-il là, cependant, une raison suffisante à cette renommée universelle ? Ma modestie se refuse à le croire. Je me dis qu’il s’agit d’un malentendu, ou plutôt d’un « mal vu », autrement dit d’une erreur. Mais une erreur qui perdure pendant des siècles devient une vérité, n’est-ce pas ? Alors je me résigne à ma célébrité. J’accepte sans états d’âme l’étrange culte que me rendent les touristes qui viennent des quatre coins du monde dans le seul but de me voir. Car beaucoup d’entre eux, paraît-il, ne sont là que pour moi, négligeant scandaleusement les autres salles du Louvre.