Compagnie K

William March

 

Soldat Joseph Delaney

Nous avons dîné et nous nous sommes assis sous notre porche, ma femme et moi. Il ne fera pas nuit encore avant une heure et ma femme a sorti un peu de couture. C'est rose avec des dentelles partout, quelque chose qu'elle fait pour une de ses amies qui va bientôt se marier.
Tout autour de nous, nos voisins arrosent leur pelouse ou sont assis sous leur porche, comme nous. De temps en temps, nous nous adressons à un ami qui passe, qui nous salue ou s'arrête pour bavarder un moment, mais la plupart du temps nous restons assis en silence...
Je pense encore au livre que je viens d'achever. Je me dis : J'ai enfin fini mon livre, mais est-ce que j'ai bien accompli ce que j'avais prévu de faire ?
Puis je pense : Au début, ce livre devait rapporter l'histoire de ma compagnie, mais ce n'est plus ce que je veux, maintenant. Je veux que ce soit une histoire de toutes les compagnies de toutes les armées. Si ses personnages et sa cou­leur sont américains, c'est uniquement parce que c'est le théâtre américain que je connais. Avec des noms différents et des décors différents, les hommes que j'ai évoqués pourraient tout aussi bien être français, allemands, anglais, ou russes d'ailleurs.
Je pense : Je voudrais qu'il y ait un moyen de prendre ces récits et de les épingler sur une immense roue, à chaque récit sa punaise jusqu'à ce que le cercle soit bouclé. Et puis j'aimerais faire tourner la roue de plus en plus vite, jusqu'à ce que les choses que j'ai rapportées prennent vie et soient recréées, et qu'elles finissent par se fondre avec la roue, emportées les unes vers les autres et se chevauchant; chacune devenant floue en se mêlant aux autres pour former un tout composite, un cercle de douleur sans fin... Ce serait l'image de la guerre. Et le bruit que ferait la roue, et celui des hommes eux-mêmes qui rient, hurlent, jurent ou prient, serait, sur fond de murs qui s'écroulent, de balles qui sifflent, d'obus qui explosent, le bruit même de la guerre...
Nous étions silencieux depuis un long moment quand ma femme a parlé :
— J'enlèverais le passage sur l'exécution des prisonniers.
— Pourquoi ? je lui ai demandé.
— Parce que c'est cruel et injuste de tirer de sang-froid sur des hommes sans défense. C'est peut-être arrivé quelques fois, d'accord, mais ce n'est pas représentatif. Ça n'a pas pu se passer souvent.
— La description d'un bombardement aérien, ça serait mieux ? Ce serait plus humain ? Ce serait plus représentatif?
— Oui, elle a dit. Oui. Ça, c'est arrivé souvent, on le sait.
— Alors, c'est plus cruel quand le capitaine Matlock ordonne l'exécution de prisonniers, parce qu'il est tout sim­plement bête et qu'il estime que les circonstances l'exigent, que quand un pilote bombarde une ville et tue des personnes inoffensives qui ne se battent même pas contre lui ?
— Ce n'est pas aussi révoltant que de tirer sur des prisonniers, s'est entêtée ma femme.
Et puis elle a ajouté :
— Tu comprends, le pilote ne peut pas voir l'endroit où tombe sa bombe, ni ce qu'elle fait, il n'est donc pas vraiment responsable. Mais les hommes de ton récit, eux, les prisonniers étaient sous leurs yeux... Ce n'est pas la même chose du tout.
Je suis parti d'un rire amer.
— Tu as peut-être raison, j'ai dit. Tu as peut-être formulé là quelque chose d'inévitable et de vrai.
Alors ma femme a tendu le bras pour me prendre la main.
— Tu me crois dure et indifférente, elle a dit, mais ce n'est pas le cas, chéri, je t'assure.

Je suis resté assis en silence ensuite, à regarder les enfants Ellis de l'autre côté de la rue en train déjouer sur leur pelouse, de rire, de crier. On était au début du mois de juin et une légère brise apportait l'odeur poivrée des œillets et des gardénias. Petit à petit, le jour a commencé à décliner et ma femme a rangé sa couture, bâillé et s'est frotté les yeux. Tout autour de nous se succédaient les pelouses vertes et bien entretenues, leurs fleurs écloses et leurs arbustes alignés au pied des façades et des clôtures. Bizarrement, la vue de cette étendue verte et lisse m'a rappelé les anciens champs de bataille que j'ai vus...
On reconnaît toujours un ancien champ de bataille où beaucoup d'hommes ont perdu la vie. Le printemps suivant, l'herbe sort plus verte et plus luxuriante que dans la campagne alentour; les coquelicots sont plus rouges, les bleuets plus bleus. Ils poussent dans le champ et sur les flancs des trous d'obus et ils s'inclinent à se toucher presque au-dessus des tranchées abandonnées, un tapis de couleur qui ondule sous le vent tout le long du jour. Ils enlèvent à la terre éventrée ses béances et ses plaies et lui redonnent une surface douce et vallonnée. Prenez un bois, par exemple, ou un ravin: un an après, jamais vous ne pourriez deviner les choses qui s'y sont passées.
J'ai fait part de mes réflexions à ma femme, mais elle m'a répondu qu'il n'était pas difficile de comprendre ce qui arrivait aux champs de bataille : le sang des hommes tués au combat et les corps enterrés sur place fertilisent le sol et favorisent la croissance de la végétation. C'est parfaitement naturel m'a-t-elle dit.
Mais je n'arrivais pas approuver cette explication trop simple : il m'a toujours semblé que Dieu était tellement écœuré par les hommes et par leur cruauté sans fin les uns envers les autres, qu'il recouvrait les endroits où ils ont été aussi vite que possible.


Soldat Rowland Geers

Il avait neigé sans interruption, la campagne de Virginie était blanche et tranquille; les exercices en ordre serré étaient impossibles ce jour-là, alors le capitaine Matlock nous avait emmenés faire une longue marche dans les montagnes. Au retour, on était tellement en joie qu'on a commencé à doubler le pas de notre propre chef, en criant à tue-tête et en nous lançant des boules de neige. Arrivés au dernier sommet, on a regardé en bas. Le soir tombait et en dessous de nous, dans la vallée, les lumières de la caserne commençaient à s'allumer. Et puis Ted Irvine a lâché un cri, il s'est mis à dévaler la pente à toute allure, et en un rien de temps on avait tous rompu les rangs, on courait derrière lui en nous bousculant et en riant et on s'entassait dans les dortoirs.
Comme il restait une heure avant le dîner, avec Walt Webster on a décidé d'aller se laver, mais quand on est arrivés aux douches, on s'est rendu compte qu'il y avait pas d'eau chaude et pendant une minute on est restés plantés là, sans nos vêtements, à grelotter. Et puis on a retenu notre souffle et on s'est jetés sous l'eau froide, on a fait des bonds, on s'est donné des coups dans la poitrine, jusqu'à ce qu'on sente la chaleur recommencer à circuler dans notre corps.
— C'est fabuleux, j'ai dit. C'est fabuleux, Walt !
Mais Walt, qui chantait n'importe quoi à pleins poumons, simplement parce qu'il était jeune et qu'il débordait de vie, s'est arrêté tout à coup, il m'a soulevé dans ses bras puissants, il m'a emmené jusqu'à la porte des douches et il a essayé de m'envoyer dans un tas de neige. J'ai serré les jambes autour de lui et j'ai tenu bon, et on a atterri ensemble dans le tas. On s'est bagarrés dans la neige, on gesticulait tous les deux en riant. Les autres gars du dortoir nous ont vus et bientôt tous les hommes de la compagnie se vautraient nus dans la neige en poussant des cris d'euphorie.
Walt s'est levé, il s'est frappé les cuisses et il s'est mis à chanter comme un coq.
— Ramenez-moi donc l'armée allemande au complet! qu'il gueulait. Ramenez-les tous, un à un. Je m'en vais tous vous les écraser !


Caporal Jerry Blandford

Assise à côté de moi au comptoir, il y avait une fille qui avait l'air gentille, enfin c'était une femme plutôt, vingt-huit ou trente ans, on s'est mis à parler. J'ai attrapé sa note, mais elle s'est rebiffée.
— Je crois que c'est à moi de payer cette note, elle a dit en riant.
Et puis on est sortis du drugstore et on a descendu la rue. Je lui ai raconté combien j'avais attendu ma permission et comme j'étais déçu. C'était pas bien drôle quand on ne connaissait personne. Comme j'allais nulle part en particulier, je marchais dans la même direction qu'elle, mais finalement elle a dit qu'elle devait rentrer.
— Alors, au revoir, elle a dit en me tendant la main.
— Ne me quittez pas, j'ai répondu. Venez à l'hôtel avec moi. Je ne vous insulte pas, j'ai dit. Je vous respecte. Je cherche pas à vous insulter.
Elle a réfléchi un instant et puis elle a secoué la tête.
— Je veux juste que vous soyez avec moi, j'ai dit. Je veux sentir l'odeur de l'eau de Cologne sur la peau d'une femme et je veux la voir les cheveux défaits. Je vous ferai rien que vous ne voulez pas. Je vous toucherai même pas, sauf si vous dites que je peux...
— Vous devez avoir une toute petite opinion de moi, pour penser que je suis le genre de femme qu'on peut ramasser dans la rue.
— Non, j'ai dit. Je vous respecte. Si je vous respectais pas, je vous demanderais pas de venir. Si c'était une fille publique que je voulais, j'en trouverais cinquante, et vous le savez. Je vous respecte, j'ai répété. Vraiment.
Elle est restée là à me regarder. Et puis elle a secoué la tête.
— Je suis désolée, elle a dit.
— J'embarque la semaine prochaine, j'ai dit. Dans un mois, peut-être, je serai tué. J'aurai peut-être jamais plus la chance d'être encore une fois avec une femme bien...
Alors elle a pris sa décision tout à coup.
— Très bien, elle a dit. Je viens. Je resterai avec vous sans vous quitter une seconde jusqu'à la fin de votre permission. Allez chercher vos affaires, on va se présenter dans un autre hôtel comme mari et femme.
— Je vous mettrai pas dans l'embarras. Je saurai me tenir, et je dirai rien aux copains.
— Je m'en moque, elle a dit. Je me moque de qui sera au courant. Je ne viendrais pas si je m'en souciais.
Et elle a glissé son bras sous le mien et on est partis.


Caporal Pierre Brockett

On savait qu'en règle générale ils refusaient de vendre aux soldats en uniforme, mais ce bar-là était à l'écart et on a pensé qu'on arriverait peut-être à convaincre le barman. Donc on est entrés tous les trois et on s'est accoudés au comptoir.
— Et pour ces messieurs, qu'est-ce que ça sera? nous a demandé le barman d'un ton poli.
— Un rye sec pour moi, j'ai commencé.
— Un rye avec une bière pour moi, a continué Bill Anderson.
— Moi, ça sera un scotch, a fait Barney Fathers. Le barman a pris une bouteille et puis il l'a reposée.
— Vous êtes bien pressés, les gars, là? il nous a demandé.
— Non, on a tous répondu en chœur, oh, non, on a tout notre temps !
— Parfait, alors, a dit le barman. Restez donc là jusqu'à la fin de la guerre et je me ferai un plaisir de vous les servir, vos verres.


Soldat Archie Lemon

Notre quatrième jour de traversée est tombé un dimanche, et ce matin-là le capitaine a fait dire l'office sur le pont. C'était le mois de décembre, mais le soleil brillait sur l'eau tout autour et la lumière se réfléchissait dans les cuivres du navire à nous aveugler. Il faisait presque trop chaud, au soleil, dans les capotes lourdes qu'on portait. On est restés à attendre sur le pont un moment, et puis l'office a commencé. Il était très simple; un hymne, une prière et un bref sermon. Puis, à la fin, une bénédiction dans laquelle l'aumônier a demandé à Dieu de donner vaillance à nos cœurs et force à nos bras pour terrasser nos adversaires. Il a dit que nous n'étions pas des soldats au sens ordinaire du mot: nous étions des croisés qui avaient voué notre vie et notre âme à notre pays et à notre Dieu afin que puissent ne pas périr les choses que nous révérons et tenons sacrées.
Quand on a regagné nos quartiers, on était tous silencieux et pensifs. Allongés sur nos couchettes, on repensait aux paroles de l'aumônier. Sylvester Keith, dont la couchette était à côté de la mienne, m'a tendu une cigarette et s'en est allumée une. Il a commenté :
— Il est bien rancardé, l'aumônier. Ce qu'il a expliqué sur le fait de sauver la civilisation et de vouer notre vie à notre pays.
Bob Nalls s'était approché, il s'est joint à nous.
— Je réfléchissais à ce qu'il a dit à propos de cette guerre, qu'elle va mettre fin à l'injustice. Moi, ça me dérange pas de me faire tuer pour une chose comme ça. Ça me dérange pas, puisque les gens après moi connaîtront le bonheur et la paix...
On est restés assis à fumer nos cigarettes et à réfléchir.


Caporal Walter Rose

Pendant la traversée sur le navire de transport, j'ai été désigné pour une opération spéciale de surveillance de sous-marins. Chaque homme de notre détachement s'est fait distribuer des jumelles et attribuer une section d'eau à surveiller. Mon angle, c'était entre 247° et 260° et dans la tour avec moi se trouvait Les Yawfitz, dont la section touchait la mienne. À côté de chacun de nous, il y avait un téléphone qui communiquait avec la salle des machines en dessous et avec les artilleurs à leur poste sur le pont.
Une fin d'après-midi où il pleuvait et où il faisait froid, j'ai aperçu un cageot à tomates qui flottait sur l'eau. Je l'ai observé longtemps pour essayer de savoir s'il se déplaçait avec le courant. J'avais presque décidé que oui quand j'ai remarqué qu'il venait de reculer de plusieurs dizaines de centimètres, à l'opposé du sens des vagues. J'ai attrapé mon téléphone pour avertir les canonniers et les mécaniciens qu'il y avait un périscope dissimulé sous un cageot. Le navire a viré d'un coup, et au même moment l'artillerie a ouvert le feu. Aussitôt on a vu un sous-marin remonter en surface, vaciller et puis se retourner dans un jet de vapeur.
Tout le monde m'a fait la fête et m'a demandé comment j'avais pu repérer que le cageot à tomates camouflait un périscope. Je n'en savais rien, en fait, j'avais simplement deviné juste, c'est tout. Alors comme j'étais un héros intelligent, on m'a donné la Navy Cross. Si je m'étais trompé, s'il n'y avait rien eu sous le cageot, j'aurais été une ordure et le dernier des couillons, un déshonneur pour la troupe et, à tous les coups, ils m'auraient envoyé au trou. On me la fait pas à moi.