Charlie Fisher et le gang des Whiz

Meloy, Colin ; Ellis, Carson

 

Et il s’ennuyait à mourir.

C’était exactement ce qu’il ressentait, assis sur la place Jean-Jaurès, à Marseille, par cette chaude matinée du mois d’avril 1961. Si tu étais aussi désenchanté et fatigué du monde que Charlie, tu saurais que Marseille est une célèbre ville portuaire de France, située au bord de la mer Méditerranée. Et si tu avais passé autant de temps que lui dans les avions, à digérer des livres prescrits par ton pot de colle de professeur particulier, tu saurais qu’Edmond Dantès, le héros du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, a été emprisonné au château d’If, une forteresse édifiée au seizième siècle sur une petite île au large de Marseille. Surtout : si tu avais eu droit à autant de sermons sur la sécurité que Charlie, en raison d’un père sévère et d’une armée d’assistants et de secrétaires, tu saurais que beaucoup de gens considèrent Marseille comme le paradis des voleurs.

Cette idée excitait Charlie : le royaume du crime, à côté de chez lui ? Cela le changeait agréablement des avenues modernes et aseptisées de Zurich ou des résidences surveillées de Hong Kong. L’imagination du garçon de douze ans n’attendait que ça pour s’enflammer. Cependant, après quelques semaines passées dans sa nouvelle maison, il comprit que le véritable fléau qui menaçait Marseille, c’était les touristes.

Les touristes bruyants et râleurs.

Charlie trouva néanmoins une façon de faire bon usage de cette découverte. Il exposa son plan à son professeur particulier, un jeune homme de vingt-cinq ans, constamment grincheux, prénommé Simon : s’il écrivait des histoires de cinq cents mots sur des personnes qu’il voyait dans la rue, cela compterait pour sa note de rédaction. Un pacte fut conclu ; un auteur de nouvelles était né. Charlie se plaisait à imaginer le monde intérieur des hordes de touristes, tout juste débarqués d’un bateau de croisière, qui envahissaient les rues et les places de la ville. C’est ainsi qu’il s’installa sur un banc, pour observer les vacanciers insouciants qui déambulaient dans le marché animé de la place Jean-Jaurès, ce mardi matin.

Une jeune femme avec des lunettes de soleil suivait à la trace un homme d’âge moyen qui inspectait les innombrables marchandises sur les étals. Le stylo-plume de Charlie (un Sheaffer Imperial en argent, offert par son père pour ses onze ans) resta un instant en suspens au-dessus des lignes de son cahier de rédaction avant de délivrer le passage suivant : Elle était l’héritière d’une fortune bâtie sur la culture de la betterave sucrière. Il était représentant de commerce en huile de serpent. Ils s’étaient rencontrés sur un yacht. Il lui avait promis la jeunesse éternelle. Elle devait, pour cela, le suivre autour du monde pendant qu’il cherchait les ingrédients nécessaires à l’élixir de jouvence. Elle ne s’était pas doutée que cette quête était l’affaire d’une vie.