Charlie Fisher et le gang des Whiz

Meloy, Colin ; Ellis, Carson

 

À Felix et Titine

 

 

Chapitre

PREMIER

 

Avant de te raconter la scène à laquelle assista Charlie Fisher, ce mardi d’avril 1961, avant de te décrire ce moment exceptionnel qui déclencha une série d’événements et bouleversa le cours de sa vie, avant cela, je dois d’abord t’expliquer qui était Charlie et par quel hasard il était assis, place Jean-Jaurès, à Marseille, par cette chaude matinée.

Pour commencer, Charlie était en vacances. Plus exactement, son père lui avait suggéré de réfléchir à la situation délicate dans laquelle il se trouvait. De fait, depuis quelques années, sa vie ressemblait à des vacances perpétuelles. Quelle chance, quand on a douze ans, dois-tu te dire. Pourtant, si ton existence n’était qu’une interminable récréation, tu finirais sans doute par trouver le temps long. En tout cas, c’est ce qu’éprouvait Charlie.

Le père de Charlie était Charles Fisher Senior en personne. Ce nom ne t’évoque sans doute rien, tout cela date d’il y a fort longtemps, bien avant ta naissance. Tes grands-parents, eux, ont certainement entendu parler de Charles Erasmus Fisher Sr., le célèbre diplomate américain qui avait épousé la jeune héritière allemande Sieglinde Dührer au cours d’une grande cérémonie organisée au château de Louis II de Bavière. La mère de Charlie, Sieglinde, était une belle femme, une actrice de théâtre réputée, dont Charles Sr. était tombé amoureux lors d’un voyage à Vienne, quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Leur mariage fut de courte durée et suffisamment spectaculaire pour faire couler l’encre des journaux à scandale. Quand Charlie eut sept ans, ses parents étaient déjà séparés depuis longtemps ; le divorce ne fut qu’une simple formalité. Le garçon connaissait à peine son père : celui-ci n’avait passé que très peu de temps auprès d’eux dans la maison familiale située dans le quartier de Georgetown, à Washington. Charlie recevait régulièrement des cartes postales qui portaient l’écriture soignée de Charles Sr. et provenaient de villes aussi exotiques que Moscou, Buenos Aires ou Yokohama, mais il pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de soirs où son père lui avait lu une histoire. Sieglinde, aidée d’une cohorte d’assistantes, d’infirmières et de gouvernantes, était la seule véritable famille de Charlie. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise quand, un beau matin, sa mère lui déclara tout net qu’elle était fatiguée de son rôle de mère et que Charlie, à partir de ce jour, irait vivre avec son père. Il pouvait dorénavant la considérer comme une « super tante », qui serait là s’il en avait un jour besoin.

Charlie avait-il le choix ? Il n’était qu’un petit garçon de neuf ans… La femme de chambre, Penny, l’aida à emballer ses biens les plus précieux (sept livres, quelques vêtements et une boîte de petits soldats), puis déposa un baiser sur son front une fois qu’il fut assis sur la banquette arrière de la Lincoln Continental. Il fut conduit à l’aéroport et mis dans un avion à destination du Maroc, où l’attendait son père. À partir de cet instant, Charlie vécut la vie d’un enfant de diplomate, naviguant sans cesse d’un continent à l’autre, de Toronto à Bombay ou à Vladivostok ; les semaines et les mois qui défilaient ressemblaient à des vacances sans fin.