Canines

Anne Wiazemsky

 

 

 

 

Paris

 

 

 

Le ciel bas et sombre pesait de tout son poids sur le jardin du Luxembourg. C'était un ciel de début d'hiver, loin du printemps, sans rapport avec ce mois d'avril qui pourtant commençait. Il y avait eu une tempête. D'innombrables enveloppes de bourgeons couvraient le sol qu'un petit vent tenace soulevait par à-coups. Des lycéens se pressaient en relevant le col de leur blouson, irrités par ce changement soudain de température. Ils s'étaient mal réveillés, ils se croyaient en retard, ils détestaient d'emblée ce lundi matin. Quelques passants plus âgés traversaient aussi le jardin avec ce même air désolé, cette même façon de rentrer la tête dans les épaules, de serrer contre soi un porte-documents, un sac, un journal.

– Pardon, bredouilla une femme. Elle tremblait de froid dans son tailleur de demi-saison. Son visage parfaitement maquillé exprima pendant deux secondes une détresse absolue. Puis il redevint tel qu'il serait sans doute tout au long de la journée : lisse et indifférent.

– Pardon.

Déjà elle repartait, marchant, courant, sur la partie bétonnée de l'allée, en direction de la rue de Vaugirard. Ses hauts talons claquaient.

Alexandra et Adrien, que l'inconnue venait de bousculer par mégarde, la regardèrent s'éloigner sans comprendre. Ils n'avaient fait attention à rien, ils n'avaient pas entendu les excuses. Seul le claquement soudain des hauts talons les avait surpris.

Le bras d'Adrien se resserra autour de la taille d'Alexandra. Mais celle-ci aussitôt se dégagea. Une vivacité agacée, hostile, qui l'envoya à un mètre de lui et qui fit qu'à son tour il faillit heurter quelqu'un. Il voulut l'appeler, la retenir, la ramener contre lui. Mais le prénom de la jeune femme resta en lui, figé, comme il l'était lui-même, entre ce banc, ces arbres, ce court de tennis. C'était comme une paralysie. Mais elle allait comprendre, se retourner, revenir. Elle le connaissait si bien. Et de penser qu'ils étaient en train de se quitter, qu'ils pourraient ne jamais se revoir, lui arracha un gémissement. Il voyait les cheveux bruns ramenés en queue de cheval, la fourrure qui bordait le capuchon de la parka, les longues jambes dans le jean noir, les mocassins qui traçaient machinalement des dessins sur le sable.

– Je sais, dit-elle sans se retourner.

Sans doute. Mais savait-elle tout ? Il lui avait expliqué la veille au soir qu'on avait besoin de lui, qu'il ne pouvait plus se partager entre elle et sa famille à lui, qu'il partait pour plusieurs mois au Japon les rejoindre. Mais qu'il était sûr de la retrouver. Une question non pas de jours ou de semaines, mais de mois, d'années peut-être. Sûr que cette femme-là, avec son capuchon à fourrure, ses mains maigres et son souffle de voix était à lui. Comme il était à elle.

– Je sais, répéta Alexandra.

Elle s'efforçait d'affermir sa voix.

– Je sais tout ce que je suis pour toi. Je sais que nous nous reverrons.

Mais les épaules se soulevaient de lassitude et la queue de cheval, en se balançant, apportait comme un démenti. « Elle fait la brave », pensa Adrien. Il était tout près d'elle maintenant, luttant contre son désir de la prendre dans ses bras, s'interdisant tous les mots d'amour. Il se serait voulu son frère, son père, sa mère, une famille à lui tout seul. Pour la protéger de cet ennemi, Adrien, lui-même. C'était absurde.