Bourguiba

Le Gendre, Bertrand

 

Bouguiba a subjugué ses contemporains. L’un de ses anciens ministres, Ahmed Mestiri, parle de « magnétisme5 ». Un autre, Chedli Klibi, assure : « L’ascendant de Bourguiba était tel que même quand on n’était pas d’accord, on se taisait. Il exerçait sur nous une forme d’hypnose6. » Un troisième, Driss Guiga, ajoute : « Même ses ennemis ont été marqués par lui. On était contre Bourguiba mais pas pour quelqu’un d’autre7. » Ces témoignages tracent le portrait d’une personnalité hors du commun, dotée d’un authentique « charisme » au sens où l’entend le sociologue allemand Max Weber8. Cet ascendant indiscuté l’a tôt désigné aux yeux de ses compagnons de lutte comme le « Combattant suprême », un honneur qui lui est resté9.

Le pays qu’il a présidé pendant trente ans, de 1957 à 1987, au lendemain de l’abolition de la monarchie, est peuplé d’un peu plus de 4 millions d’habitants lorsqu’il en prend les rênes ; d’un peu moins de 8 millions au terme de sa vie politique. De tous les pays du Maghreb, c’est le plus homogène, géographiquement, ethniquement et culturellement : ses frontières ont peu varié au cours des siècles ; contrairement à l’Algérie et au Maroc, les Berbères ne représentent que 2 % de la population ; la même langue, l’arabe dialectal (l’arabe tunisien), est parlée par tous ou presque ; et la quasi totalité de la population se reconnaît dans l’islam sunnite. Cette homogénéité est un atout pour ce pays auquel la nature a à peu près tout dénié : les ressources de son sous-sol sont rares et les trois quarts de ses terres agricoles sont arides (le Sud) ou semi-arides (le Centre). « La nature ne nous a pas gâtés10 », se plaignait souvent Bourguiba.

Le plus oriental des pays de l’Afrique septentrionale compte 164 000 kilomètres carrés : un tiers de la France métropolitaine, l’équivalent de la Louisiane. Bourguiba assumait en bloc, faiblesses et gloires mêlées, l’histoire de ce petit pays qu’à l’époque médiévale on appelait l’Africa, l’Ifriqiya. Il présidait les conseils des ministres entouré des bustes de Hannibal, Jugurtha, saint Augustin et Ibn Khaldûn11. Dans une galerie attenante, en son palais de Carthage, les portraits alignés des dix-neuf souverains husseinites12 rappelaient aux visiteurs l’histoire de leur dynastie, entachée d’une faute inexpiable : avoir, en 1881, livré la Tunisie à la France.

Bourguiba glorifiait Hannibal, le brillant chef de guerre (247-182 av. J.-C.) dont il aurait aimé ramener les cendres à Tunis, et fut désolé d’apprendre que le lieu prétendu de sa sépulture, en Turquie, était le fruit d’une légende13. Il créditait aussi la Carthage antique d’avoir introduit en Afrique « les notions d’État, de Constitution et de pouvoirs organisés14 ». Pour autant le héros bourguibien par excellence n’est pas Hannibal mais Jugurtha (160-104 av. J.-C.), le chef berbère qui mena une lutte sans merci contre l’occupant romain après la chute de Carthage. De Jugurtha, découvert chez l’historien Salluste (86-35 av. J.-C.), Bourguiba a surtout retenu ce conseil : savoir, même s’il en coûte, « retarder tour à tour et la guerre et la paix15 », c’est-à-dire user alternativement de souplesse et de ténacité. Évoquant l’échec tragique de Jugurtha, Bourguiba se présentait comme « un Jugurtha qui a réussi16 » deux mille ans après à libérer son pays de ses ultimes envahisseurs, les Français.