Baiser féroce

Roberto Saviano

 

 

Il existe une vieille histoire qu’on se raconte parmi les néophytes de la barbarie et que les éleveurs clandestins de chiens de combat se transmettent : des créatures désespérées, qui se consacrent malgré elles à une tâche de muscles et de mort. Selon cette légende, qui n’a pas de fondement scientifique, les chiens de combat sont sélectionnés à la naissance. Les entraîneurs étudient les portées avec une froide indifférence. Il ne s’agit pas de choisir celui qui paraît puissant, d’ignorer celui qui a l’air trop maigre, de préférer celui qui chasse sa sœur des tétons ou d’identifier celui qui punit son frère avide. Ce qui compte, c’est un autre signe, qui ne trompe pas : l’éleveur arrache son chiot du mamelon en le prenant par le col et agite son museau près de sa joue. La plupart des chiots lèchent. Mais l’un d’eux – presque aveugle, encore édenté, les gencives qui ne connaissent que la douceur de la mère – essaie de le mordre. Il veut connaître le monde, veut l’avoir entre les crocs. C’est un baiser féroce. Ce chien, mâle ou femelle, sera élevé pour devenir un combattant.

 

Il y a les baisers et il y a les baisers féroces. Les premiers s’arrêtent dans les limites de la chair ; les seconds ne connaissent pas de limites. Ils veulent être ce qu’ils embrassent.

Les baisers féroces ne naissent pas du bien ou du mal. Ils existent, tout comme les alliances. Et ils laissent toujours un goût de sang.

 

 

Il est né

 


« Il est né !

— Comment ça, il est né ?

— Ouais, il est né. »

De l’autre côté, silence, seulement la respiration qui grattait le micro. Puis : « T’es sûr ? »

Il attendait cet appel depuis des semaines, mais maintenant que Tucano lui annonçait la nouvelle, Nicolas ressentait le besoin de se la faire répéter. Il voulait se convaincre que le grand jour était enfin arrivé de façon à le savourer dans sa tête. Et d’y être préparé.

« La vérité, je te jure ! Il vient juste de naître, la vie de ma mère ! Koala est encore en salle d’accouchement… J’ai foncé à l’hôpital, Dentino est pas encore là.

— Tu m’étonnes. Le mec a pas les couilles de se montrer. Et toi, qui t’a dit que le gosse était né ?

— Un infirmier.

— Quel infirmier, putain ? D’où tu connais un infirmier ? » Nicolas ne se contentait pas d’informations vagues, il voulait des détails. Aucune improvisation n’était permise, tout devait bien se passer.

« Un gars qui a travaillé avec le père de Biscottino, Enzuccio Niespolo. Je lui ai dit que Koala était une amie à nous et qu’on voulait être les premiers à le savoir, quand le bébé serait né.

— Combien tu lui as promis ? Faudrait pas qu’il raconte des craques parce que tu lui as pas filé un rond, hein ?

— Nan, j’lui ai promis un iPhone. Il était super pressé que le gosse naisse pour avoir son nouveau téléphone. Du coup, il avait tout le temps l’oreille collée au ventre de Koala.

— Alors on ira faire un tour demain, dès que le soleil sera levé. »