Au service de sa majesté la mort t.1 ; l'ordre des revenants

Julien Hervieux

 

L’intrus reprit tranquillement une gorgée de brandy et plongea la main dans son manteau. Keenley s’apprêtait à y voir briller une arme, mais, à la place, l’homme déposa un papier sur la table. Un document couvert d’une écriture ancienne qu’il peina à déchiffrer. Lorsqu’il y parvint enfin, ses yeux s’écarquillèrent.

— Seigneur… qu’est-ce que vous êtes ? murmura Keenley, terrifié.

— Je crois que vous avez déjà compris, monsieur Keenley.

— Vous allez… me tuer ?

L’intrus garda la même expression neutre. Il le considéra et annonça enfin :

— Techniquement, vous êtes déjà mort, monsieur Keenley. Votre âme est simplement en retard pour son rendez-vous. Mais si vous parlez d’abréger votre existence, alors, dans ce cas, sachez que je vous ai déjà tué, monsieur Keenley. Il y a quelques minutes.

Il jeta un œil vers la bouteille de brandy.

Keenley comprit. Du poison. Sa gorge commençait déjà à se serrer. Il arracha sa cravate et le bouton du col de sa chemise, mais l’air commençait déjà à lui manquer. Il tenta d’appeler à l’aide, mais aucun son ne sortit de sa gorge à l’exception d’un long sifflement plaintif. Ses jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba à genoux avant de s’effondrer sur le plancher de bois, incapable de respirer.

Au-dessus de lui, l’intrus l’enjamba très tranquillement et entreprit d’ouvrir les tiroirs de son bureau en l’ignorant superbement. Il se saisit des tiroirs, qu’il empila l’un après l’autre sur le bureau. Lorsqu’il eut ainsi déposé le dernier au sommet de la pile, il attrapa la lampe à pétrole et la brisa sur son ouvrage.

Keenley, suffoquant, contempla avec effroi, ses yeux se voilant peu à peu, toute une vie de recherches qui partait en flammes. Sa vie s’achevait, et sa plus grande œuvre se consumait devant lui. Il pensa à l’incendie qui allait s’ensuivre. Au corps calciné que l’on retrouverait. On ne saurait jamais qu’il avait été empoisonné. On penserait sûrement à la maladresse d’un homme ivre.

Son assassin partit d’un pas tranquille.

Et, malgré la peur qui s’emparait de lui, une dernière pensée traversa l’esprit de Keenley.

Il allait savoir ce qu’il y avait de l’autre côté.

 

 

Chapitre premier


LE PACTE


De l’autre côté de la vitrine, la rue s’étalait, grisâtre et floue. Les larges gouttes de la terrible averse tombaient sur la capitale britannique en telle quantité que le monde semblait avoir disparu derrière les rideaux de pluie. Il n’était pas encore 4 heures de l’après-midi que déjà, à l’intérieur de la boutique où planait une lourde odeur de tabac, une lampe avait été allumée, jetant sur les rayonnages une lueur vacillante. Savons, huiles et poudres y côtoyaient cigares, alcools et bougies dans un chaos curieusement ordonné. Mr Moore, le propriétaire, prenait en effet grand soin d’attribuer une place exacte, au millimètre près, à chacun de ses produits.

— Comme d’habitude ?