Au service de sa majesté la mort t.1 ; l'ordre des revenants

Julien Hervieux

 

Julien Hervieux

 

 

À Audrey, qui sait pourquoi.

 

 

Prologue


LONDRES, 1887


— Seigneur, ouvre-toi !

Les mains de l’homme tremblaient alors qu’il tentait maladroitement d’enfoncer la clé dans la serrure de son appartement de Bow Street. Le parquet derrière lui grinça, et le Londonien sursauta avec un hoquet de terreur. Mais, dans le couloir, il n’y avait personne. Par les fenêtres, on apercevait seulement la lumière lointaine d’un lampadaire à gaz perdu au milieu du brouillard collé aux vitres.

Enfin, l’homme sentit sous ses doigts la clé pénétrer dans la serrure, et il s’engouffra immédiatement chez lui avant de refermer la porte avec la même maladresse nerveuse. Lorsque la serrure claqua enfin, il soupira, soulagé.

Toute la soirée, il avait eu la curieuse impression d’être épié. Depuis le moment où il avait quitté ses compagnons au club de gentlemen de Middle Temple, il avait cru apercevoir des silhouettes dans le brouillard. Jamais directement. Toujours à la frontière de son champ de vision. Mais, sitôt qu’il tournait la tête, il n’y avait plus rien.

Dans Bow Street, entendant des pas derrière lui, il avait prié pour croiser un bobby en patrouille. Et au moment où il avait passé la porte de sa confortable résidence, il avait cru voir un homme emmitouflé dans un épais manteau qui l’observait depuis le coin de la rue, comme si pour lui le brouillard n’existait pas.

Il espéra que tout cela avait à voir avec le whisky qu’il avait bu avec ses amis du club. Pour se remettre d’aplomb, il décida qu’il méritait bien un verre de plus. Il jeta sans précaution son manteau et son haut-de-forme sur une patère, et fila dans son bureau à peine illuminé par les réverbères pour se saisir de la bouteille en cristal où il gardait son meilleur brandy.

Il se sentit plus sûr de lui, la poigne plus ferme, alors qu’il se servait un verre dans un silence si parfait qu’on entendait seulement le bruit du liquide versé.

Son brandy à la main, il gagna l’unique et étroite fenêtre de la pièce. Il n’y avait rien dehors. Ni calèche ni ombre suspecte – rien. Seulement le brouillard recouvrant la nuit londonienne de sa couverture cotonneuse.

Il avait presque fini son verre lorsqu’il décida d’allumer une lampe à pétrole.

Qui révéla, dressée juste en face de lui du côté opposé de la pièce, la haute silhouette d’un homme en lourd manteau aux yeux perçants. Des cheveux qui commençaient à blanchir descendant en longues pattes encadraient un visage rendu plus inquiétant encore par la flamme de la lampe. L’intrus leva le verre qu’il tenait à la main.

— Vous êtes en retard, monsieur Keenley, dit l’inconnu d’une voix où perçait la déception.

— Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda Keenley, tremblant de peur. C’est au sujet de mes dettes ? Je peux vous donner une avance, j’ai seulement besoin d’un peu plus de temps, mes recherches touchent au but ! Vous n’imaginez pas ce qui est désormais à notre portée !