Anatomie d'un scandale

Sarah Vaughan

 

Je suis de mauvaise humeur, moi. Ça se voit, je commence à raisonner en apprentie politicienne. La plupart du temps, je garde mes opinions de lectrice du Guardian pour moi. Elles peuvent faire mauvais ménage avec les membres les plus conservateurs de mon cabinet, et déclencher des conversations animées lors des dîners officiels, où l’on mange le genre de plats servis dans les mariages – poulet ou saumon en croûte –, arrosés d’un vin tout aussi médiocre. Il est beaucoup plus adroit de s’en tenir aux cancans judiciaires : tel avocat en manque de clients postule pour être juge à la Cour de la Couronne ; quel sera le prochain conseiller de la reine ; qui a perdu son calme avec un huissier au tribunal. Je suis tout à fait capable de suivre des discussions de cet ordre tout en songeant à mes dossiers en cours, en m’inquiétant pour ma vie personnelle, voire en réfléchissant au menu de mon dîner du lendemain. Après dix-neuf années de barreau, je sais m’intégrer. J’ai même un don pour ça.

Mais dans le sanctuaire de mon bureau, il m’arrive parfois de me laisser aller, rien qu’un peu. Ainsi, l’espace d’une minute, je me prends la tête entre les mains, sur mon bureau à caissons en acajou ; je presse mes paupières de toutes mes forces et y enfonce mes poings. Je vois des étoiles, des petits points blancs qui ponctuent l’obscurité et sont aussi brillants que les diamants de la bague que je me suis achetée – car personne d’autre ne l’aurait fait pour moi. Mieux vaut ça que de céder aux larmes.

Je viens de perdre une affaire. Et j’ai beau savoir que j’aurai surmonté ce sentiment d’échec d’ici lundi, que je serai passée à autre chose, car il y a d’autres dossiers à instruire, d’autres clients à représenter, ma défaite me reste en travers de la gorge pour le moment. Je ne suis pas habituée aux revers, et j’ai d’ailleurs du mal à les accepter : j’aime trop gagner. Enfin, comme tout le monde. C’est naturel. Nous avons besoin de succès pour que nos carrières continuent à briller. Et notre système judiciaire, accusatoire, repose entièrement là-dessus.

Je me souviens du choc terrible que ça a été pour moi lorsqu’on me l’a expliqué au tout début de ma formation. J’avais embrassé une carrière juridique poussée par de grands idéaux – et j’en ai conservé certains, je ne suis pas totalement désabusée… Je ne m’étais pas préparée à ce qu’on m’en expose les rouages en termes si brutaux.

— La vérité est une notion épineuse. À tort ou à raison, une procédure accusatoire n’est pas une recherche de la vérité, a asséné Justin Carew, avocat conseiller de la reine, devant une assemblée de jeunes recrues, fraîches émoulues d’Oxford, Cambridge, Durham et Bristol. Plaider consiste uniquement à se montrer plus convaincant que la partie adverse, a-t-il poursuivi. Vous pouvez gagner, même si la plupart des preuves jouent contre vous, du moment que votre argumentation est meilleure. Et la victoire est le seul objectif, bien sûr.