Anatomie d'un scandale

Sarah Vaughan

 

Je suis davantage moi-même sans la perruque. Je retrouve mon véritable moi, pas celui que je montre à la cour, ni aucun de ceux attachés à mes précédentes personnalités. Voici qui je suis : Kate Woodcroft, avocate pénaliste, conseillère de la reine 1 , membre de l’un des quatre collèges d’avocats de Londres, l’Inner Temple, spécialisée dans les crimes à caractère sexuel. Quarante-deux ans, divorcée, seule, sans enfants. La tête entre les mains, je laisse échapper un long soupir, m’accordant un léger répit d’une minute. Ça ne sert à rien. Je ne peux pas me détendre. J’ai une petite plaque d’eczéma sur le poignet ; j’y étale de la crème et résiste à la tentation de me gratter. De gratter mon insatisfaction face à la vie.

Je lève plutôt les yeux vers le haut plafond de mon cabinet. Une succession de pièces dans une oasis de tranquillité en plein cœur de Londres. Un bâtiment du XVIII e avec moulures, rosaces de plafond entourées de feuilles d’or et vue – par les immenses fenêtres à guillotine – sur la cour de l’Inner Temple, et l’église du Temple du XII e siècle, avec son plan circulaire.

Voici mon univers. Archaïque, anachronique, privilégié, fermé. Tout ce que je devrais, normalement, haïr. Et pourtant je l’aime. Je l’aime parce que tout ceci – ce petit ensemble de bâtisses nichées à la lisière de la City, juste à l’écart du Strand, et qui dévalent vers le fleuve, le faste et la hiérarchie, le prestige, le poids de l’histoire et des traditions – est un monde qui m’était totalement inconnu avant. Et je n’imaginais pas pouvoir un jour y aspirer. Ce lieu illustre tout le chemin que j’ai parcouru.

Et pour cette raison, dès que je suis seule, je ne vais jamais me chercher un cappuccino sans apporter un chocolat chaud avec plusieurs sachets de sucre à la fille roulée en boule dans son sac de couchage kaki sous un porche du Strand. La plupart des gens n’ont pas remarqué sa présence. Les sans-abri sont doués pour se rendre invisibles, à moins que ce ne soit nous qui ayons un don pour ne pas voir leurs visages gris et leurs cheveux emmêlés, leurs corps emmaillotés dans des pulls trop grands et leurs bergers allemands tout aussi efflanqués quand nous les dépassons, pressés de rejoindre le faste séduisant de Covent Garden ou les attraits culturels de la rive sud de la Tamise.

Il suffit de traîner un peu dans les allées d’un tribunal pour constater à quel point une existence peut être précaire. N’importe qui peut voir son monde s’effondrer pour un faux pas : il suffit pour cela, l’espace d’un quart de seconde fatal, d’enfreindre la loi. Surtout lorsqu’on est pauvre. Car les tribunaux, comme les hôpitaux, aimantent ceux qui ont reçu les mauvaises cartes dès le début de leur vie, qui ont choisi les mauvaises personnes, qui se sont tellement embourbés dans le malheur qu’ils ont perdu tout sens moral. Les riches sont moins atteints. Pensez évasion fiscale – qui serait sans doute qualifiée de fraude si elle était pratiquée par un citoyen privé de l’aide d’un comptable habile. La malchance – ou le manque de sagacité – ne semble pas poursuivre les riches avec autant d’assiduité que les pauvres.