Anatomie d'un scandale

Sarah Vaughan

 

À mon père, Chris,

affectueusement.

 

 

Il a besoin de coupables. Alors il a trouvé des coupables.

Même s’ils ne le sont peut-être pas

de ce dont on les accuse.

Hilary MANTEL. Le Conseiller, trad. F. Pointeau, Sonatine, 2014.

 

 

Kate


2 décembre 2016


1

 

 

Ma perruque gît sur mon bureau, à l’endroit où je l’ai lancée. Une méduse échouée. Dès que j’ai quitté le tribunal, je néglige cet élément crucial de mon costume, lui manifestant l’exact inverse de ce qu’elle est censée inspirer : le respect. Faite main, en crin de cheval, elle vaut près de six cents livres, et je compte sur elle pour accroître le sérieux dont je crains parfois de manquer. La transpiration fera jaunir les racines, et les belles boucles, d’un blanc cassé, se détendront. Il y a dix-neuf ans que j’ai été admise au barreau, et ma perruque ressemble toujours à celle d’une débutante consciencieuse – et non à celle d’une avocate qui l’aurait héritée de son père (même si la transmission se fait plus souvent entre hommes). Voilà le genre de postiche dont je rêve : terni par la patine de la tradition, du droit et du temps.

Je retire mes chaussures : des escarpins en cuir verni avec une boucle dorée sur le dessus, que l’on imaginerait aux pieds d’un bellâtre de la Régence anglaise, de l’assistant de la reine au Parlement ou d’une avocate passionnée d’histoire et qui se délecte de tout ce cirque ridicule. Des chaussures hors de prix, ça a son importance. Lors des échanges avec un confrère, une consœur ou des clients, avec les huissiers ou les policiers, il nous arrive à tous, afin d’éviter de créer une situation trop frontale, de baisser les yeux, de temps à autre. Et donc d’apercevoir les chaussures de nos interlocuteurs. Les miennes parlent d’une femme qui saisit l’excentricité de la psychologie humaine et qui se prend au sérieux. Elles parlent d’une femme convaincue de gagner et qui s’habille en conséquence.

J’aime me mettre dans la peau de mon personnage, voyez-vous. Faire les choses convenablement. Les avocates peuvent porter un rabat : un bout de coton et de dentelle qui évoque un bavoir – un artifice amovible qui se fixe autour du cou et coûte une trentaine de livres. Elles peuvent aussi s’habiller comme moi : une chemise blanche dont le col se fixe au moyen de boutons, à l’avant et à l’arrière, des boutons de manchette, une veste en laine noire avec une jupe ou un pantalon ; ainsi que, en fonction de l’ancienneté et des succès, une robe d’avocat en laine (ou en laine et soie) noire.

Je ne porte rien de tout cela dans l’immédiat. Je me suis débarrassée d’une partie de mon déguisement dans le vestiaire d’Old Bailey, une des Hautes Cours criminelles. La robe, retirée. Les boutons de col et de manchette défaits. Mes cheveux blonds, mi-longs, que j’attache en queue-de-cheval au tribunal, libérés de leur élastique et vaguement ébouriffés.

Je suis plus féminine, une fois débarrassée de cet attirail. Avec ma perruque et mes lunettes à épaisse monture, j’ai, je le sais, quelque chose d’asexué. Et je suis tout sauf séduisante, même si on pourrait remarquer mes pommettes saillantes, apparues à la vingtaine et qui se sont endurcies et affûtées, comme je me suis, moi aussi, endurcie et affûtée avec les années.