Alma

Cizia Zykë

 

PARTIE


PREMIÈRE

 

… Des commères dévêtirent un frère et une sœur qu’on disait incestueux et les pendouillèrent à une poutre en se gaussant, bouches grandes ouvertes, poings sur les hanches, de leurs soubresauts d’agonie.

« Vois-le donc, catin, ton pendard qui trique ! »…

 

 

I

 

 

Il était une fois Alma, la petite fille qui causait avec Dieu.

 

Ah, j’en vois qui déjà grimacent…

On fronce le nez. On secoue la tête de droite à gauche, bouche plissée. On lève les yeux au plafond en soupirant par les narines.

Et ça fait pfff…

Pfff…

Pfff…

 

Je me doute de ce que vous pensez, allez !

Que ce diable d’aventurier peut-il bien savoir de Dieu ?

Voilà bien cet ogre, ce Tarass Boulba, cet Albanais, ce bachi-bouzouk partout réputé pour ses méfaits et ses pensées mauvaises qui prétend soudain me parler d’une gamine.

Non mais…

Que sait-il des petites filles, vous dites-vous ?

Que peut-il bien vouloir à cette Alma, sinon des tripoteries coupables dont vous ne voulez rien connaître ?

 

Relaxez-vous.

 

D’abord, sachez que je fus père d’une petite fille désormais devenue femme et que, donc, j’ai quelque expérience en la matière.

Ensuite, si aujourd’hui je prends la plume une ultime fois, c’est que je suis à la veille de mon dernier grand voyage. Alors, à propos de Dieu, je saurai plus vite que vous de quoi il retourne. Le plus probable, même, est qu’à l’heure où vous lisez ces lignes, je suis en train de papoter avec Lui sur son nuage favori. Peut-être même parviens-je, d’une bonne blague troussée de ma façon, à le faire rigoler de son rire paterne de bon Dieu tandis qu’il farfouille machinalement dans les mèches de sa barbe blanche…

 

Mais oui, détendez-vous…

 

Installez-vous dans ce profond fauteuil près de la fenêtre. Non ? Alors que diriez-vous de ce transat de toile au bord du jardin ? Ou bien, tout simplement, calez-vous le dos sur ce bon coussin dans la lumière orangée de la lampe de chevet.

On n’est pas bien, là ?

Gardez à portée de main un verre de liquide frais et bon ou, peut-être, pour vous, madame, un de ces délicieux chocolats que vous reçûtes l’autre jour en cadeau.

 

Vous y êtes ?

Alors allons-y sans tarder car, je vous l’ai dit, le temps m’est mesuré.

 

Notre conte démarre naturellement à la naissance de notre petite héroïne, Alma, en l’an 1480, au cœur de l’Espagne médiévale.

On ignore où exactement.

Était-ce à Cadix tout juste reconquise après des siècles d’occupation arabe ? À Barcelone, le port de la côte orientale dont les nefs commerçaient avec toute la Méditerranée ? À Tolède, l’antique capitale des Wisigoths ? À Valladolid, où la reine Isabelle de Castille entamait son long règne ?

On ne sait pas.

Ce qui est sûr, c’est que, au sein de cette ville dont on ignore le nom, l’événement eut lieu dans la judéria, c’est-à-dire le quartier juif, comme il en existait alors dans chaque ville, Cordoue, Valence, Ségovie ou, justement, cette ville-dont-on-ignore-le-nom.