Aberrations t.1 ; le réveil des monstres

Joseph Delaney

 

Après tout, ils n’étaient pas si mal. Eux, au moins, ils ne souffraient pas de la faim. Ils n’auraient pas à quitter la sécurité de la cave pour affronter seuls les dangers extérieurs.

Puis ses pensées revinrent à son père.

« Je dois m’éloigner encore une fois », avait-il dit en enroulant son écharpe de laine noire autour de son cou massif avant de boutonner son manteau et d’enfiler ses grandes bottes.

Le courrier Benson avait été appelé au château, et on ne désobéissait pas à un tel ordre. Les courriers, Crafty le savait, étaient des membres estimés du Corpus.

« Sois courageux, Crafty... J’espère que tu seras encore là à mon retour. »

Son père avait lancé ça en souriant, comme si c’était une blague. Chaque fois que la situation était tendue, il blaguait.

Crafty était encore là, il attendait, craignant que son père ne soit pas de retour à temps pour le sauver. Il tardait trop, ce n’était pas normal. Quelque chose avait dû mal tourner.

Un léger courant d’air traversait la cave, et ça sentait la cire chaude. Crafty avait toujours aimé cette odeur. À présent, elle l’inquiétait. Car il y avait pire que la faim pour le forcer à quitter la cave ; pire que les grondements de son ventre vide.

La cave restait un lieu sûr tant qu’elle était éclairée par les chandelles magiques allumées par son père. Il y en avait trois, disposées en triangle, piquées chacune dans son lourd chandelier de métal. Les énormes colonnes de cire dispensaient une belle lumière qui vacillait à peine. Mais le père de Crafty était parti depuis trop longtemps ; leur magie bienfaisante diminuait. Deux d’entre elles s’étaient éteintes, l’une après l’autre ; la dernière était presque consumée. Si Crafty ne partait pas très vite, il aurait du mal à trouver l’escalier. Et dès qu’il ferait noir, il serait en danger.

Dans la clarté faiblissante, Crafty jeta un ultime regard à la cave. Elle avait été sa maison, un refuge plutôt confortable, pendant près d’un an. Le temps était venu de la quitter.

Il se dirigea vers les marches en alliage d’argent qui montaient vers la porte. Au-delà, une autre volée de marches menait à la cuisine. Cet escalier en argent était une autre protection installée par son père.

Alors que Crafty mettait le pied sur la première marche, un bruit, derrière lui, l’arrêta net.

Ce n’était pas les chuchotements de ses frères morts, ni leurs pleurs.

C’était le grattement d’une créature qui se frayait un chemin sous la terre.

J’y étais presque..., se désola le garçon.

Son cœur cognait contre ses côtes.

La dernière chandelle s’éteignit, le plongeant dans le noir complet.

 

 

La reine du marécage


Crafty s’immobilisa et retint son souffle. La chose qui allait sortir de terre ne le remarquerait peut-être pas.

Boum ! Boum ! Boum ! À battre aussi fort, son cœur n’allait-il pas exploser dans sa poitrine ?

La semaine précédente, la cave avait subi plusieurs attaques. La première avait eu lieu juste après l’extinction de la deuxième chandelle. Elle s’était annoncée par des bruits violents dans les pièces du dessus. Comme si une créature massive, marchant de long en large, avait voulu abattre la maison à coups d’épaule dans les portes et dans les murs.