Aberrations t.1 ; le réveil des monstres

Joseph Delaney

 

 

La cave


Dans la cave envahie peu à peu par l’obscurité, Crafty écoutait les chuchotements montant des tombes de ses frères.

Assis devant la table à trois pieds, tandis que les ombres glissaient lentement vers lui, il ne quittait pas des yeux un haut placard, étroit et branlant, qui se serait effondré s’il n’avait été soutenu par le mur du fond. Il avait servi autrefois de garde-manger. À présent, il était vide.

Crafty l’avait vérifié à intervalles réguliers. Mais à chaque fois qu’il avait tiré sur les portes de bois, qui grinçaient sur leurs gonds rouillés, il n’y avait rien derrière. Le garçon avait fini par laisser les battants ouverts, c’était plus simple. Néanmoins, il savait que le placard ne se remplirait plus. Le sort de transfert qui convoyait des objets sur une longue distance avait cessé de fonctionner. La magie des Fey ne résistait pas longtemps, dans le Shole. Celle qui y régnait était trop malfaisante.

À la pensée de ce qui se tenait à l’extérieur, Crafty frissonna. Puis son estomac gronda ; il avait faim. Jusqu’alors, il avait pu se réchauffer au feu qui repoussait un peu le froid et l’humidité. Il n’en restait plus que des braises : les derniers morceaux des lits de ses frères avaient brûlé.

Quittant un instant le placard des yeux, le garçon se tourna vers la bibliothèque, sur le mur opposé. Une des étagères ployait sous le poids de ses livres les plus précieux. Il les avait lus et relus, pour tromper l’ennui de la vie dans cette cave. Ceux qui manquaient avaient servi à entretenir le feu. Mais il y en avait qu’il ne pouvait se résigner à sacrifier : les ouvrages de jardinage ayant appartenu à sa mère.

À cette pensée, sa gorge se serra. Elle était morte depuis presque un an, pourtant la peine du garçon était toujours aussi vive. Elle lui manquait cruellement, comme lui manquait la maison heureuse où il avait grandi avec ses frères. Maintenant, il lui fallait tout laisser derrière lui et quitter son refuge. C’était ça ou mourir de faim.

Crafty ne voulait pas partir. Il voulait rester ici, avec le souvenir de sa mère et de ses deux frères.

Brock et Ben, les jumeaux, avaient deux ans de plus que lui. Ils étaient gentils, attentionnés. C’est pourquoi il n’avait pas peur de leurs chuchotements. De temps à autre, il s’agenouillait sur le sol en terre battue et collait son oreille contre les pierres tombales. Il écoutait attentivement, tâchant de distinguer ce qu’ils disaient.

Parfois, ils l’appelaient par son nom : « Crafty ! Crafty ! Crafty !»

Parfois, ils pleuraient. Alors, pris de pitié, le garçon était tenté de soulever les dalles et de les libérer. Crafty ne comprenait pas pourquoi son père lui avait interdit de s’approcher des tombes. Il ne savait rien des chuchotements. Il avait dit à Crafty qu’il avait treize ans, maintenant, et qu’il lui fallait se montrer brave, calme et obéissant, comme l’avaient été ses frères. Ils avaient quitté ce monde. Ils reposaient désormais dans la terre froide. Crafty devrait les abandonner là.