52nd street

Solotareff, Emmanuel

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Ça fait un bout de temps que je ne me suis pas réveillé aussi tôt. C’est samedi et il ne fait même pas jour. J’étais encore môme quand je me réveillais à cette heure-là tout seul, vraiment môme, à penser encore que la journée allait être si bien qu’il fallait pas que j’en rate une miette. Maintenant je déteste me réveiller trop tôt. Je peux pas supporter le gâchis. Et si le paternel avait pas poussé un cri dans la cuisine, j’aurais pu avoir trois heures de plus à pioncer. Au moins trois heures. Peut-être même plus. Certains rêves devraient pas être interrompus. Celui-là était un bon. Je me rappelle le bateau partant de Rio, l’odeur de café que le vent apportait de la côte, les deux belles filles qui jouaient aux échecs sur le pont, et l’intérieur du bateau qui ressemblait au salon que ma grand-mère avait dans l’ancien appartement d’Angel Street avant qu’elle vienne habiter avec nous. Ma mère était en train de dormir dans sa cabine, un truc comme ça. Ou peut-être qu’elle était en train de danser… Ça y est. Tout commence à foutre le camp. Autant me lever, ça sert plus à rien. De toute façon, plus je resterai au lit à essayer de m’en souvenir, plus je vais m’énerver. Et je le suis déjà assez.

J’enfile le t-shirt de la veille, mon falzar de la semaine et je donne un coup dans le vent vers la photo de Kirk, épinglée sur la porte. Tu m’aurais étalé champion ; je suis pas en forme ce matin. Rien qu’à voir ma tronche dans le miroir ça me déprime. Je me file une baffe pour me sortir du gaz, et je sors en me frottant la nuque. En descendant les marches pour aller à la cuisine, l’odeur de café me prend le nez, et me rappelle les côtes du Brésil que je viens de laisser dans mes draps. Je m’assieds sur les marches, pour me préparer. J’ai besoin d’un moment avant de devoir me mettre à parler, et puis j’aime m’asseoir sur ces marches. C’est une bonne hauteur. Un bon point de vue. Et je ne suis pas encore d’attaque. Ils sont déjà en train de discuter, et je n’ai pas envie d’ouvrir la bouche. Trop tôt. Une casserole fume sur le poêle, une flaque noire s’étire sur le sol, juste sous les rayons de soleil qui commencent à percer les nouveaux stores en bois de la fenêtre, au-dessus de l’évier. Sont bien ces stores. Ça aurait pu donner un côté prison, mais ça ressemble plutôt à un décor de film. Tout le monde porte un chapeau dans ce genre de films, même à l’intérieur, sauf au moment de rouler une pelle à la fille. Fait bien jour, maintenant. J’adore cette fichue lumière d’hiver. Surtout le matin. Elle rend tout neuf. Une belle chanson qui envahit chaque pièce, en faisant danser la poussière. Propre comme un couteau. D’habitude, j’en profite, assis en classe, de cette lumière, vu l’heure qu’elle choisit, et elle me donne tout sauf envie d’être là-bas. Cette lumière, elle donne envie de peindre, ou de faire un autre truc que je ferai jamais.