Usage communal du corps féminin

Douard, Julie

 

 

 

 

MARIE MARRON ET QUELQUES AUTRES

 

 

 

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Marie Marron avait toujours été un peu gourde. Par toujours, il faut entendre non pas depuis sa naissance, mais depuis ses premiers pas qu’elle avait faits vers l’âge de vingt mois car Marie Marron, en plus d’être gourde, était aussi remarquablement lente. Et Marie Marron le savait.

C’est pourquoi, quand elle avait une tâche à remplir ou un trajet à effectuer, elle s’y prenait toujours très, très à l’avance. C’était pour elle le seul moyen d’aboutir à quelque chose, ou quelque part, en temps et en heure. La conséquence de sa lenteur et de sa gaucherie était qu’elle ne se reposait jamais. Toujours à l’ouvrage, Marie Marron était peut-être empotée mais certainement pas paresseuse. Les gentils la qualifiaient de méritante et les méchants de godiche. Question de point de vue.

Ses parents à elle, ni méchants ni gentils, s’étaient toujours contentés de soupirer sans rien dire, mais de toute façon, ils étaient morts. Alors leur opinion n’était plus un problème pour qui que ce fût.

Marie Marron était donc une orpheline que les personnes indulgentes plaignaient. Quant à ceux qui la rencontraient, ils croyaient que l’extrême maladresse de ses manières était le résultat du chagrin causé par la mort de ses deux parents. Mais il n’en était rien. C’était à peine si elle avait versé trois ou quatre larmes à leur enterrement. Ceux qui avaient assisté à la cérémonie la croyaient donc insensible. Et on mettait cette insensibilité sur le compte d’une déficience intellectuelle. Il ne venait à l’idée de personne qu’elle pouvait être une mauvaise fille, une ingrate. On la croyait seulement très légèrement débile et on lui souhaitait de trouver un mari. Seulement, on n’était pas convaincu qu’un homme la voudrait pour épouse, ou alors peut-être un très vieux ou un très pauvre, un de ceux qui ne peuvent guère se montrer exigeants vis-à-vis des choses de l’amour et du ménage.

Heureusement pour elle, Marie Marron n’était pas une fille trop laide. Elle était plutôt très mince et sa figure allongée n’était pas si repoussante. Peut-être même aurait-elle pu être jolie si elle avait montré une tournure plus distinguée. Mais son corps entier respirait la difficulté. Et quand Marie Marron ne disait rien, on était à deux doigts de la croire morte. Peu d’êtres sur cette Terre pouvaient prétendre gaspiller une si infime quantité d’oxygène qu’il n’en fallait à cette demoiselle pour survivre.

Au moins, Marie Marron ne coûtait rien, et c’était bien le plus réjouissant aux yeux de la vieille Hortense qui, parce qu’elle avait pour seul tort d’être la tante de la jeune fille, devait s’occuper d’elle depuis la mort de ses parents.

Hortense s’était parfois demandé ce qu’elle avait fait de mal au Bon Dieu pour mériter un tel fardeau. C’était une Marie âgée de quinze ans qui lui était tombée dessus, suite au malheureux accident de voiture qui avait provoqué la dislocation totale des deux corps parentaux. En réalité, Hortense n’avait rien fait de mal, elle avait juste eu le malheur d’avoir pour frère un jouisseur de première qui emmenait sa femme danser chaque samedi soir et qui ne se privait jamais d’une bonne bouteille de champagne. Et voilà, un coup de trop avait bêtement propulsé la voiture vers un arbre et Marie vers Hortense.