Une famille délicieuse

Marsh, Willa

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Le soleil de ce début d’automne entrait par la porte principale, tombant à l’oblique, en bandes de lumière poudrées d’or. Il lustrait la vieille banquette, flamboyait sur la grande plaque de cuivre qui couvrait la table de chêne, touchait d’une lueur tendre les coloris fanés de la large tapisserie de soie accrochée au mur sous la galerie. Une paire de bottines en caoutchouc se trouvait juste à l’extérieur, jetée négligemment sur le dallage de granit ; abandonnée sur le coussin usé de la banquette attendait une corbeille de jardinier en osier, chargée de ficelle, d’un sécateur, d’un vieux déplantoir et de torsades de papier contenant de précieuses graines.

Le chant atténué des grillons, à peine audible par-dessus le murmure du ruisseau, soulignait la tranquillité de l’instant. Bientôt le soleil se déroberait, passant par-delà l’épaule de la falaise pour rouler vers la mer, et de longues ombres ramperaient sur la pelouse. Il était cinq heures : l’heure des enfants.

La chaise roulante sortit silencieusement de l’ombre, ses roues avancèrent doucement sur le sol de mosaïque craquelé, avant de marquer une pause à l’entrée du salon. Son occupante se tint là, immobile, tête baissée. Elle prêta l’oreille à d’anciennes voix, vieilles de plus de soixante ans. Contempla le chintz éraflé, abîmé par les petits pieds et les sandales à boucle. Devant elle, une broderie encadrée, une scène à moitié finie…

Chut ! Quelqu’un raconte une histoire. Les enfants ont fait cercle autour de leur mère : les deux plus grandes partagent le sofa avec leur petite sœur, calée entre elles ; une troisième fille est allongée par terre sur le ventre, elle fait un puzzle, son pied levé battant l’air – signe de vitalité réprimée. Une autre fillette encore est assise sur un tabouret près de la chaise de sa mère, avide des images qui embellissent le récit.

– Je vais vous raconter quelque chose, dit la Conteuse, mais gardez-vous de trop remuer, de tousser ou de vous moucher sans cesse… et ne tordez pas vos mèches. Puis, quand j’aurai fini, je veux que vous alliez immédiatement au lit.

La voix de leur mère est aussi calme, aussi musicale que le chant du ruisseau, et tout aussi envoûtante, habile à les apaiser, à faire s’effacer et s’évanouir leur univers familier pour les attirer dans un autre monde : le pays de l’imaginaire, celui des « Il était une fois ».

Dans le couloir, devant la porte, les yeux fermés, Nest revoyait cette scène jadis familière. Elle s’efforçait de réentendre les mots longtemps silencieux, ses doigts serrant les bras de son fauteuil. La sonnerie du téléphone fractura le silence, rompant le charme. Une porte s’ouvrit et des pas précipités retentirent dans l’entrée. Elle leva la tête, écoutant jusqu’au moment où elle entendit le bruit du récepteur que l’on reposait. Ensuite, elle fit pivoter lentement sa chaise, de façon à porter son regard vers la galerie. Sa sœur, Mina, sortie sur le palier, baissa les yeux vers elle.