Une douce lueur de malveillance

Dan Chaon

 

À Paul

 

 

« On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter. »

Jean de La Fontaine

 

 

I


Novembre 2011 – Avril 2012

 

 

1


Un jour, au début du mois de novembre, le corps du jeune homme qui avait disparu sombra au fond de la rivière. Face contre terre, butant légèrement contre le lit boueux, il fut sans doute charrié sur plusieurs kilomètres – sourcils froncés marquant une légère surprise, bras un peu écartés, jambes raides. Les plantes aquatiques promenèrent leurs frondes sur la coiffe de plumes que portait le garçon, sur son front, sur ses peintures de guerre et sur ses lèvres, sur la veste à franges en cuir de chevreuil et sur le collier de dents de loup, sur le pagne et les jambières en daim, jusqu’aux pieds dans leurs mocassins. En général, poissons et autres charognards hibernaient pendant cette période. Le corps heurta des pierres et des branches, frotta contre le gravier, mais fut plutôt bien conservé. Quand, en avril, au bord de l’étang gelé transformé depuis longtemps en patinoire, les deux étudiantes de première année découvrirent, au milieu des roseaux, le visage du garçon sous la fine couche de glace, elles crurent d’abord avoir affaire à un mannequin abandonné ou à un masque en plastique d’Halloween. Venues recueillir des spécimens vivant dans l’eau des étangs pour leur cours de biologie, elles se voulaient plus scientifiques que superstitieuses, et l’une d’elles lui toucha la joue avec la gomme de son crayon.

 

Au cours de cette même période, de novembre à avril, Dustin Tillman s’était lui aussi laissé porter par le courant. Il avait quarante et un ans, était marié et père de deux adolescents, exerçait le métier de psychologue, et il racontait parfois avoir jadis fait plusieurs incursions dans la criminalistique. Sa vie, songeait-il, se résumait au train-train quotidien : effectuer les trajets en voiture entre la maison et le cabinet, écouter la radio, lire et répondre aux e-mails qui ne cessaient de s’accumuler, faire les courses au supermarché, regarder à la télé des émissions plutôt intellos, lire quelques livres appréciés de la critique et aider les garçons à faire leurs devoirs, des détails qui étaient – il en avait de plus en plus conscience – des unités de mesure à l’aune desquelles il organisait sa vie.

Quand sa cousine Kate lui téléphona, dans la semaine qui suivit la découverte du corps, il ressentait déjà une angoisse forte et diffuse. Son anniversaire qui approchait le travaillait, ce qui était – il l’admettait volontiers – une préoccupation bourgeoise et bien terre à terre. Il avait aussi arrêté de fumer depuis peu, ce qui n’arrangeait rien. Sans nicotine, son cerveau était comme brouillé par un sentiment d’effroi confus qui tournait en boucle, et il avait l’impression que le monde lui-même était plus hostile – qu’il en émanait, ne pouvait-il s’empêcher de penser, une douce lueur de malveillance.