Travail : la révolution nécessaire

Dominique Méda

 

Préface

 

 

 

 

Le texte que l’on va lire constituait originellement le support d’une conférence prononcée à Lens en avril 2008, à l’invitation de la direction de la Prospective, du Plan et de l’Évaluation de la Région Nord-Pas-de-Calais, à un moment où les effets de la crise sur l’emploi ne s’étaient pas encore complètement fait sentir. Il s’agit d’une réflexion sur la place qu’occupe le travail dans la vie des Européens, qui prend appui sur une recherche européenne menée en 2006, 2007 et 2008. Celle-ci mettait en évidence une forte spécificité française dans le rapport au travail, les Français semblant, plus encore que les autres Européens, attacher une très grande importance à celui-ci.

 

Plus généralement, ce texte s’interroge sur les conditions nécessaires au développement d’un travail qui serait conforme aux immenses attentes qui pèsent sur lui. Il soutient que seule une révolution, multidimensionnelle, pourrait le permettre : si nous voulons vraiment réhabiliter le travail, comme on l’a si souvent entendu ces dernières années dans la bouche des hommes et femmes politiques, si nous voulons vraiment remettre le travail au centre de nos préoccupations et faire en sorte qu’il réponde à ce que les individus attendent de lui (l’expression et la réalisation de soi, la possibilité d’être utile et de venir en aide aux autres…), alors il nous faut inverser nos priorités. Il nous faut accorder soin et attention non pas à ce en vue de quoi le travail n’est qu’un moyen (l’augmentation de la production, du chiffre d’affaires, de la rentabilité, de la productivité) mais à l’activité de travail elle-même, renoncer aux objectifs purement quantitatifs, revoir en profondeur l’organisation de l’entreprise et sa définition même.

Ce livre revient sur la crise que traverse le travail depuis plusieurs décennies : montée des risques psychosociaux, explosion des  TMS  (Troubles musculetto-squelettiques) et autres maladies directement issues du « nouveau productivisme », perte du sens du travail, qui n’est bien sûr pas un phénomène français mais largement répandu, comme en atteste le récent livre de l’américain Matthew Crawford, Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail 2. Il essaie d’en déceler les causes et de s’intéresser à l’une des principales, soit la subordination de l’activité de travail à de multiples objectifs extérieurs : augmentation des exigences de rentabilité, accroissement des rythmes et des charges, fixation d’objectifs de plus en plus difficiles à atteindre, qui se sont accompagnés d’une dissolution des collectifs et des identités de métier et d’une montée des évaluations, incitations et rémunérations de plus en plus individualisées et de processus de « bureaucratisation » de l’activité qui contribuent à rendre celle-ci « étrangère » aux acteurs.