Textes pour un poème

Chedid Andrée

 

 

 

 

 

 

 

Textes pour une figure

 

(1949)

 

 

 

 

Paysages

 

Derrière le visage et le geste

Les êtres taisent leur réponse

Et la parole dite alourdie

De celles qu'on ignore ou qu'on tait

Devient trahison

 

Je n'ose parler des hommes je sais si

Peu de moi

 

Mais le Paysage

 

Livré à mes yeux pour son reflet qui

Est aussi son mensonge glisse dans

Mes mots j'en parle sans remords

Reflet qui est moi-même et le visage

Des hommes mon unique tourment

 

Je parle de Désert sans quiétude

Sillonné des tourmentes du vent

Soulevé aux entrailles

 

Aveuglé de ses sables

Laissé aux solitudes sans toit

Jaune comme la mort

Qui parchemine

Face contre le soleil

 

Je parle

Des pas de l'homme si rares

En son aridité

Mais chéris comme le refrain

Jusqu'à l'autre passage

Du vent jaloux

 

Et de l'oiseau si rare

Qui de son ombre fuyante

Panse les blessures que donne le soleil

 

Et de l'arbre et de l'eau

Que l'on nomme Oasis

Du nom d'une femme aimée

 

Et je parle de la Mer rapace qui reprend

Les coquillages aux grèves

Les vagues aux enfants

 

Mer sans visage

Aux cent visages de noyés

Qu'elle enroule d'algues

Rend glauques et glissants

Comme les bêtes marines

 

Mer insensée telle une histoire sans fin

Détachée de l'angoisse

Pleine de contes de mort

 

Et je parle de vallées ouvertes

Aux pas fertiles de l'homme

Au désordre de la fleur

 

De cimes confinées

 

De montagnes de clarté

Que dévore la fauve course des sapins

 

Et des sapins qui savent

L’accueil des lacs

La noirceur des sols

Et les sentiers qui errent

 

Échos de ces visages

Qui hantent nos matins.

 

 

 

 

 

Arbres

 

Je sais des arbres

Striés de leur corps-à-corps avec les vents

Et certains dont les têtes résonnent

Des contes de la brise

 

D'autres solitaires et debout

Défiant le sol renégat

Et d'autres qui se rassemblent

Autour d'une maison grise

 

Je sais des arbres

Qui s'humilient au pied des eaux

Pour l'amour de leur image

Et ceux qui secouent d'arrogantes chevelures

À la face du soleil

 

Je sais des arbres

Témoins de très anciennes naissances

Et qui redoublent de racines

J'en sais d'autres qui expirent

Pour un frôlement d'aile

 

Je sais des arbres vains et qui ne sont

Que feuilles

Tous ils ont trop vécu

Sur la terre des hommes.

 

 

 

 

Lac

 

Lac qui recrée l'oiseau l'arbre ou le visage

Avec tant de vérité

Avec si peu d'amour

 

Car l'amour chante comme le mensonge

Fait de l'oiseau une légende

De l'arbre un poème

Et d'un visage l'amour

 

Lac qui fige l'oiseau l'arbre ou le visage

Entre leurs seuls contours

Lac si lourd de vérité

Et si léger d'amour

 

Ne fixe pas l'eau froide du lac

Oiseau arbre ou toi visage

Mais va plutôt vers l'œil de l'homme

Y vivre toutes tes vies.

 

 

 

 

 

Tempête sur la ville

 

On la sentait venir depuis des jours

Il y avait eu les signes

 

La nuit suintant hors des étoiles

La lourdeur du vol de l'oiseau

Les pierres se couvrant de veines

Qui se brisaient en poussières

 

Tout annonçait le Vent et sa tourmente

 

Les volets se fermaient

Sur leurs cubes de couleur ou de tristesse

Les maisons se firent muettes

Sans écoute pour le cri

Qui voulait se faire entendre